
Pour des dizaines de millions de personnes dont le travail commence lorsque la majeure partie du monde dort, l’horloge interne du corps est un adversaire tenace. Le travail posté est associé à un long catalogue de méfaits, de l’insomnie à la dépression, en passant par des maladies graves de longue durée, mais les options de traitement adaptées aux horaires rotatifs sont rares. Un nouvel essai randomisé en a testé une : un conseil anonyme par messages écrits, fondé sur la thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie, proposé à titre préventif à des travailleurs postés allemands pendant quatre semaines. Le résultat a été nul, et une approbation discrète de quelque chose de bien plus simple.
La qualité du sommeil s’est nettement améliorée chez les travailleurs ayant reçu le conseil en ligne personnalisé. Mais elle s’est améliorée tout autant dans le groupe témoin sur liste d’attente, dont les membres se sont contentés de remplir quatre journaux de sommeil hebdomadaires ; statistiquement, les deux groupes étaient indistinguables. L’étude, publiée dans Scientific Reports, n’a pas pu démontrer que le conseil d’experts surpassait un journal de sommeil et un peu d’attention. Cela rejoint une question autour de laquelle les chercheurs sur le sommeil tournent depuis des années : quelle part du bénéfice d’une thérapie du sommeil guidée vient de la thérapie elle-même, et quelle part du simple fait de prêter attention à son propre sommeil ?
Méthode
Il s’agissait d’un essai prospectif, randomisé et contrôlé de supériorité, à deux groupes parallèles, mené en Allemagne de janvier 2020 à juin 2022. Soixante-six travailleurs postés ont complété l’évaluation initiale : 44 provenaient de six partenaires industriels (deux hôpitaux, une chaîne de soins aux personnes âgées et trois entreprises d’ingénierie et de fabrication), auxquels se sont ajoutées 22 personnes ayant postulé après l’ouverture du recrutement au public en décembre 2021. L’échantillon comptait 59 % d’hommes, pour un âge moyen de 43,8 ans (fourchette de 23 à 60 ans). Un volet en face à face prévu dans une clinique du sommeil a été abandonné lorsque la pandémie a submergé le système de santé.
L’anonymat était intégré à chaque niveau du dispositif. Les participants se sont inscrits avec une simple adresse e-mail, avec pour consigne d’en utiliser une exempte de noms ou d’autres éléments d’identification. La répartition a été effectuée par un membre du personnel d’un institut distinct, sans autre implication dans l’essai. Deux psychologues-conseillers formés ont délivré l’intervention de manière asynchrone, entièrement par écrit, en y consacrant environ deux heures par participant sur les quatre semaines du programme.
Le conseil a adapté la boîte à outils standard de la TCC-I aux réalités des horaires rotatifs. La restriction de sommeil classique suppose des heures de coucher régulières, ce qui est impossible lorsque les horaires de travail dérivent autour du cadran. À la place, les conseillers ont construit des fenêtres de sommeil autour de l’emploi du temps de chaque travailleur, en mettant l’accent sur le sommeil d’ancrage, la plus longue période de chevauchement des temps passés au lit, et en permettant de scinder le sommeil en deux fenêtres par période de 24 heures autour des nuits de travail. À proximité des changements d’équipe, les heures de coucher pouvaient varier jusqu’à trois heures et 90 minutes. Les participants dont l’efficacité du sommeil était inférieure à 85 % ont reçu des consignes de restriction de sommeil ; les autres ont conservé des heures de coucher régulières, sans restriction. Des messages hebdomadaires ajoutaient des conseils personnalisés d’hygiène du sommeil, un entraînement à la relaxation et un retour personnalisé sur les progrès.
Le groupe témoin a rempli les mêmes quatre journaux de sommeil hebdomadaires, a reçu un bref message de motivation après chacun d’eux, et le conseil lui a été proposé après la période d’attente. Le critère de jugement principal était l’efficacité du sommeil, soit le rapport entre le temps de sommeil et le temps passé au lit, calculé en moyenne à partir des journaux. Les critères secondaires étaient l’insomnie, la dépression et la somnolence diurne, mesurés par des questionnaires standardisés avant et après les quatre semaines.
L’attrition a été importante, comme c’est typique des études en ligne : 59 % des participants ont abandonné au total, soit environ 12 % par semaine. Vingt-sept participants (15 dans le groupe conseil, 12 dans le groupe témoin) ont rempli au moins quatre journaux, et 22 ont fourni des données complètes. L’analyse principale reposait sur l’intention de traiter, avec la totalité des 66 participants.
Résultats
Les deux groupes se sont améliorés, sans que l’un ne prenne l’avantage. L’efficacité du sommeil a augmenté de 3,6 points de pourcentage dans le groupe conseil et de 4,9 dans le groupe témoin, deux gains significatifs. Les symptômes d’insomnie et de dépression ont également baissé de manière significative dans les deux groupes, avec des tailles d’effet importantes (d de Cohen de 0,90 à 1,28). La somnolence diurne n’a pas changé dans l’un ni l’autre groupe.
Le test décisif portait sur l’interaction entre le temps et le groupe de traitement, c’est-à-dire de savoir si le groupe conseil évoluait davantage que le groupe témoin. Tous les tests d’interaction temps-par-groupe sont revenus non significatifs (toutes les valeurs p supérieures à 0,10), de sorte qu’il n’a pas été possible de montrer que le conseil ajoutait quoi que ce soit au-delà des journaux. Le constat a résisté à toutes les vérifications de robustesse, se maintenant dans l’échantillon per protocole de 27 participants et lorsque les participants déjà au-dessus du seuil clinique ont été exclus afin d’écarter un effet plafond. Les participants ont évalué leur satisfaction à 3,6 sur 4 en moyenne ; l’utilité perçue était plus mesurée, à 2,9.
L’explication la plus plausible est aussi la plus intéressante : la condition témoin a pu être thérapeutique en elle-même. Quatre semaines à noter les heures de coucher, les heures de réveil et la durée du sommeil obligent à prêter attention au sommeil, et les personnes qui remarquent des routines sous-optimales ont tendance à les corriger. Dans cette lecture, le résultat nul n’est pas la preuve que le conseil a échoué, mais que le journal, à lui seul, pourrait être un ingrédient actif.
Pourquoi c’est important
Entre 10 % et 23 % des travailleurs postés répondent aux critères diagnostiques d’un trouble du sommeil, et beaucoup d’autres se situent juste sous le seuil, avec un sommeil chroniquement court et agité. Pour l’insomnie, la thérapie cognitivo-comportementale est le premier choix standard dans la plupart des recommandations cliniques, mais elle a rarement été adaptée et rigoureusement testée auprès des populations en horaires rotatifs, car son outil central, la restriction de sommeil, entre en conflit avec des horaires irréguliers. Cet essai montre qu’une adaptation viable existe, qu’elle peut être délivrée de manière anonyme et préventive dans différents secteurs d’activité, et qu’elle est réalisable sur le terrain, même si sa contribution spécifique n’a pas pu être distinguée de celle des journaux eux-mêmes.
La leçon plus générale concerne le modeste journal de sommeil. Si l’autosurveillance porte une grande partie du poids thérapeutique, des programmes de journal bon marché, à faible seuil d’accès, ou même des trackers portables, pourraient constituer un outil de prévention viable pour les employeurs et les services de santé au travail. Les résultats soulignent aussi pourquoi la recherche sur le sommeil a besoin de groupes témoins actifs : sans le bras limité au journal, le conseil aurait semblé efficace de façon convaincante.
Limites
L’essai comporte d’importantes réserves. L’échantillon était petit, et la taille d’effet observée pour l’efficacité du sommeil (d = 0,66) s’est avérée inférieure à l’estimation de l’étude pilote (d = 0,76) qui avait guidé le calcul de puissance, de sorte qu’un avantage modeste du conseil aurait pu passer inaperçu. Il n’y a pas eu de suivi, si bien que les effets à long terme sont inconnus ; le dispositif avec liste d’attente rendait un suivi plus long éthiquement irréalisable. Tous les critères étaient subjectifs, l’anonymat excluant l’actigraphie. Et le recrutement s’est déroulé au plus fort de la pandémie de COVID-19, qui a mis à rude épreuve les partenaires hospitaliers et de soins, réduit les heures de production et influencé qui s’inscrivait et la manière dont les participants dormaient.
En résumé
Pour un résultat nul, celui-ci est inhabituellement constructif. Il répond à la question qu’il posait : sur quatre semaines, un programme de conseil en ligne anonyme, personnalisé et préventif n’a pas battu, chez les travailleurs postés, un journal de sommeil assorti d’une participation à l’étude. Les deux groupes ont mieux dormi, et l’écart entre eux était indistinguable de zéro. Plutôt qu’un verdict contre le conseil, c’est une raison de prendre au sérieux l’instrument le plus simple de la science du sommeil comme outil de prévention, et de continuer à tester si l’accompagnement, le calendrier ou le format ajoutent une valeur mesurable.
Traduit par Lydie
Source
Retzer L, Graessel E, Feil M, Lehmann R, Stemmler M, Richter K. Efficacy of an anonymous, preventive, personalized online counselling to improve shift workers’ sleep quality: a randomized controlled trial. Scientific Reports. 2026;16:23559. DOI: 10.1038/s41598-026-64210-7. PMID: 42527422. Open access; trial registration: DRKS00017777.

