La corde raide de Belgrade : la première visite de Zelenskyy dans une capitale qui dialogue encore avec Moscou

Volodymyr Zelenskyy est arrivé en Serbie vendredi, pour sa première visite officielle dans une capitale européenne qui refuse encore de considérer la Russie comme un ennemi. Belgrade a confirmé le déplacement, et le président ukrainien l’a lui-même annoncé sur sa chaîne Telegram. La rencontre avec le président Aleksandar Vucic était, sur le papier, une visite bilatérale de routine. En pratique, ce fut un exercice d’équilibre mené en public, chaque dirigeant cherchant à utiliser l’autre sans payer le prix que son propre public exigerait.

La Serbie est presque seule parmi les pays européens à entretenir des relations amicales avec Moscou après quatre années de guerre. Elle a voté contre la Russie aux Nations unies tout en refusant de se joindre aux sanctions, et elle dépend toujours du gaz russe. Vucic mène cette politique depuis des années, la présentant comme le seul moyen de préserver la liberté de manœuvre de la Serbie. Mais l’exercice d’équilibre est devenu plus difficile, et la visite fait partie de sa tentative de le recalibrer. En accueillant Zelenskyy, Belgrade montre à Bruxelles qu’elle est un partenaire européen responsable, sans couper les liens avec Moscou dont dépendent à la fois ses électeurs et son approvisionnement énergétique. Le calendrier n’est pas le fruit du hasard : la Serbie pousse sa candidature à l’Union européenne, qui piétine, et une rencontre publique avec le président ukrainien est un moyen peu coûteux de redorer son blason auprès de l’Occident.

Les motivations de Zelenskyy sont tout aussi calculées. L’Ukraine a besoin d’armes, et la Serbie est un producteur militaire qui a profité de la guerre sans prendre parti. Le président ukrainien est venu demander, en personne, des armes et une position plus claire. Il voulait aussi le symbole : un dirigeant ukrainien accueilli dans une capitale où des drapeaux russes flottent encore lors des rassemblements pro-Kremlin. Pour Kyiv, la visite est la preuve que les amis de la Russie ne sont plus aussi à l’aise d’être vus comme tels.

L’embarras était inscrit au programme. Le président serbe ne s’est engagé sur aucune sanction, n’a rien promis publiquement en matière d’armes et n’a pas rompu avec Moscou. Il a reçu le dirigeant ukrainien, évoqué l’intégration européenne et laissé le reste dans le vague. C’est la méthode Vucic, et elle a survécu à toutes les crises précédentes de la guerre. La question est de savoir si elle survivra à celle-ci. Le chemin européen de la Serbie passe par un alignement sur l’Occident, et chaque pas vers l’Occident éloigne un peu plus de la position qu’elle tient depuis le début de la guerre.

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Pour l’Ukraine, la visite est un petit gain diplomatique, mais bien réel, à un moment où les gains se font rares. Le conflit s’est enlisé dans une guerre d’usure, l’attention s’est détournée, et Kyiv a besoin qu’on lui rappelle qu’elle n’est pas seule. La Serbie ne rejoindra pas les sanctions et n’enverra probablement pas d’armes au grand jour. Mais la visite a eu lieu, les drapeaux ont flotté, et les images ont fait le tour du monde. Les deux dirigeants y ont gagné quelque chose : Zelenskyy, la légitimité d’un accueil amical dans un lieu peu accueillant ; Vucic, l’apparence d’un homme d’État courtisé par les deux camps. Savoir si l’un ou l’autre pourra transformer l’apparence en substance, c’est la part que ni l’un ni l’autre ne dira à voix haute.

Le calendrier de Zelenskyy explique le choix de la date. Il a rencontré le président Trump au sommet de l’OTAN à Ankara début juillet, et la visite à Belgrade intervient après un mois d’activité diplomatique visant à maintenir la guerre en Ukraine visible aux yeux d’un monde distrait. C’est son premier déplacement en Serbie depuis le début de l’invasion, un écart de quatre ans qui en dit plus sur la position de Belgrade que n’importe quel discours. L’exercice d’équilibre de Vucic a tenu à chaque phase de la guerre, à travers les attentes initiales d’une victoire russe rapide, à travers l’enlisement du conflit, à travers chaque round de pression occidentale sur les pays qui commercent encore avec Moscou. Il a refusé de choisir, et ce refus est devenu une politique à part entière. La rencontre avec Zelenskyy ne met pas fin à cette politique. Elle montre seulement à quel point il est devenu plus difficile de la maintenir.

Traduit par Lydie

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