
La Jordanie est l’État le plus prudent du Moyen-Orient : elle a un traité de paix avec Israël, une coordination sécuritaire avec lui et une dépendance à son égard pour l’eau. Lorsqu’elle affirme qu’une ligne rouge est sur le point d’être franchie, ce n’est pas de la posture. Mercredi, elle réunit à Amman les ministres des Affaires étrangères du monde arabe et islamique pour discuter de ce qu’elle présente comme la menace imminente d’une prise de contrôle israélienne du complexe d’Al-Aqsa à Jérusalem, le site que les musulmans connaissent sous le nom de Haram al-Sharif et les juifs sous celui de mont du Temple, troisième lieu saint de l’islam et lieu le plus saint du judaïsme. La Jordanie avertit qu’une telle initiative pourrait déclencher un conflit religieux.
L’élément déclencheur est une date. Le 23 juillet, jour de Tisha B’Av, la journée de deuil juif pour les Temples détruits, plus de 4 000 Israéliens ont pénétré dans le complexe lors de l’une des incursions les plus importantes depuis des années, selon le décompte d’Al Jazeera. Parmi eux figurait le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, qui a désormais pris d’assaut le site plus d’une douzaine de fois depuis son entrée en fonction, menant des centaines de partisans dans des prières en un lieu où des règles vieilles de plusieurs décennies autorisent les juifs à visiter, mais non à prier. Le statu quo, l’arrangement qui régit le site depuis qu’Israël a conquis Jérusalem-Est en 1967, veut que la fondation religieuse jordanienne administre le complexe et que le culte musulman s’y poursuive sans interruption. Le 23 juillet, le statu quo a encaissé un nouveau coup. Des drapeaux israéliens avaient déjà été hissés sur les marches du Dôme du Rocher en juin, et Ben Gvir ne cache pas l’objectif. Après sa visite, il a déclaré que les juifs qui y prient s’y sentent les propriétaires légitimes et qu’il restait encore à faire.
L’érosion par l’accumulation
Voici comment se produirait la prise de contrôle, si elle se produit : non par un décret unique, mais par accumulation. Chaque assaut est un petit test de l’arrangement, chacun un peu plus ample que le précédent, chacun suivi d’une déclaration assurant que la politique du gouvernement sur le statu quo est inchangée. La politique, elle, est inchangée ; le terrain sur lequel elle repose ne l’est pas. Les partenaires d’extrême droite du gouvernement réclament explicitement un droit de prière juif sur le site, et ils ont dans la coalition les effectifs nécessaires pour faire pression en ce sens. Même le chef du Shin Bet, le service de sécurité intérieure d’Israël, a marqué son arrivée en installant le mont du Temple sur les fonds d’écran des ordinateurs du service, un geste présenté ensuite comme un accident après des protestations en interne. Les pas sont petits. Pas la direction.
L’alarme de la Jordanie est existentielle, et c’est celle du gardien. La légitimité de la monarchie hachémite est liée à la garde des lieux saints de Jérusalem, un rôle qu’elle tient depuis un siècle et que son traité de paix avec Israël a confirmé. Une prise de contrôle d’Al-Aqsa serait, pour Amman, à la fois une catastrophe religieuse et politique : la fin de la tutelle et, avec elle, la fin de la prétention de la monarchie à être la défenseure des lieux saints de l’islam. La Jordanie a déjà fait ce calcul. Lorsqu’Ariel Sharon a foulé le complexe escorté de plus d’un millier de policiers en septembre 2000, le résultat fut la seconde Intifada. Les hommes qui vont aujourd’hui le plus loin ne sont pas Sharon ; ce sont ceux qui l’admirent pour cela.
Ce qui plaide pour la retenue
L’argumentaire des sceptiques mérite qu’on lui accorde son poids. Le gouvernement israélien affirme publiquement que le statu quo est inchangé, et Netanyahu a déjà rappelé Ben Gvir à l’ordre lorsque le coût de ses provocations devenait trop élevé. La Jordanie a déjà lancé de tels avertissements par le passé, et la réunion d’Amman pourrait n’aboutir qu’à un nouveau communiqué, car le monde arabe et islamique ne dispose d’aucun mécanisme pour faire respecter une ligne rouge à Jérusalem. Et le mot de prise de contrôle est le cadrage de la Jordanie : Israël dirait qu’il gère l’accès à un site placé sous sa souveraineté, sans s’emparer du contrôle de quoi que ce soit. Une guerre religieuse ne sert les intérêts de personne, ce qui est la seule garantie réelle qu’elle n’éclatera pas.
Mais l’accumulation est un fait, et la réunion d’Amman est ce qu’un pays fait lorsque les options plus discrètes sont épuisées. La ligne rouge à Jérusalem n’est pas une frontière. C’est une cour close sur une colline, régie par un arrangement que l’épuisement mutuel maintient depuis près de soixante ans. Chaque assaut, chaque drapeau, chaque visite de ministre est un test de la tenue de l’arrangement. La Jordanie dit qu’il est sur le point de céder, et elle appelle tout le monde islamique à en être témoin. Le monde regarde la guerre en Iran et les bombes à Gaza. La Jordanie observe la cour où commencerait la prochaine guerre, et elle est inquiète.
Traduit par Lydie
Source
- The Guardian: Jerusalem’s most important religious site facing ‘imminent’ threat of Israeli takeover, warns Jordan
- The Nation: Jordan convenes emergency Arab-Islamic foreign ministers conference
- Al Jazeera: More than 4,200 Israelis storm Al-Aqsa Mosque in Jerusalem
- Dawn (AFP): Far-right Israeli minister Ben Gvir storms Al-Aqsa mosque compound with hundreds of followers
- Arab News: Arab, Islamic nations condemn storming of Al-Aqsa Mosque by Israeli settlers

