
Le Japon construit discrètement un réseau alternatif de partenariats en intelligence artificielle pour réduire sa dépendance vis-à-vis des deux pays qui dominent le secteur : les États-Unis et la Chine.
Tokyo a établi ou met en place des cadres de dialogue sur l’IA avec la France, l’Inde, la Malaisie, le Royaume-Uni et le Brésil, selon des responsables familiers de la stratégie. Les partenariats couvrent le développement de centres de données, les chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs et les écosystèmes d’IA appliquée, domaines où le Japon craint d’être pris en étau entre les contrôles à l’exportation américains et la concurrence étatique chinoise.
Cette démarche témoigne d’une prise de conscience croissante parmi ces pays de la nécessité de coopérer, plutôt que d’agir seuls, pour survivre dans le domaine toujours plus concurrentiel de l’IA.
Le déclencheur n’a pas été subtil. Lorsque les États-Unis ont restreint l’accès aux modèles avancés d’IA américains plus tôt cette année, la décision a provoqué une onde de choc dans les capitales alliées qui en étaient venues à dépendre des plateformes américaines pour tout, des services gouvernementaux aux applications de défense. Le Japon, qui avait construit une grande partie de son infrastructure numérique autour des outils d’IA américains, a réalisé qu’il présentait un point de défaillance unique. La Chine n’a jamais été une alternative, l’écosystème d’IA de Pékin est contrôlé par l’État et incompatible avec les normes japonaises de sécurité des données.
La solution a été de construire autre chose. Le plan de base actualisé pour l’IA du Japon, révisé deux fois au cours des 18 derniers mois, identifie désormais explicitement la diversification des partenariats comme un objectif stratégique. Le gouvernement travaille avec SoftBank et la start-up japonaise d’IA Sakana AI pour développer des modèles nationaux et des capacités de centres de données, tout en signant simultanément des accords bilatéraux de coopération en IA avec des partenaires offrant soit une profondeur technologique, soit une envergure de marché.
L’Inde apporte des talents d’ingénierie, un marché numérique en pleine croissance et un intérêt partagé pour le maintien de l’autonomie stratégique. La France offre une expertise en semi-conducteurs et un cadre réglementaire moins dominé par les géants technologiques américains. La Malaisie est un pôle émergent de centres de données. Le Royaume-Uni dispose d’une capacité de recherche en IA de premier plan. Le Brésil ouvre un marché latino-américain que ni les États-Unis ni la Chine ne contrôlent pleinement.
La stratégie est d’origine défensive mais potentiellement transformatrice dans ses effets. Un réseau diversifié de puissances intermédiaires de l’IA, coordonné par des normes communes et des systèmes interopérables, pourrait progressivement éroder le duopole États-Unis-Chine qui définit actuellement le secteur. Le Japon se positionne comme le hub de ce réseau, non pas la plus grande puissance en IA, mais celle qui peut maintenir la coalition unie.
L’effort n’en est encore qu’à ses débuts. Les cadres de dialogue ne sont pas des accords de production, et rattraper le retard en matière de matériel et de talents en IA prend des années. Mais la direction est claire : le Japon a décidé que dépendre de Washington ou de Pékin pour la technologie qui fera tourner son économie et son armée n’est plus acceptable.
Traduit par Lydie

