
Israël est à moins de trois mois d’un scrutin en lequel une large majorité de ses propres électeurs disent ne pas avoir confiance. Dans l’édition de juillet du sondage mensuel de l’Institut israélien de la démocratie, 70 % de la population a déclaré voir un risque réel que quelqu’un tente de s’ingérer dans le vote. Chez les Israéliens juifs, ce chiffre atteint 72 %, et la défiance traverse tous les camps : 90 % à gauche, les trois quarts au centre, deux tiers à droite. Ce ne sont pas des chiffres de l’opposition. C’est un pays qui contemple sa propre machine électorale en s’attendant à la voir défaillir.
Le soupçon n’a rien d’abstrait. Le gouvernement qui organisera l’élection du 27 octobre est aussi celui que l’on accuse de la fausser. La coalition a réduit le budget du Comité électoral central de 50 millions de shekels, environ 15 millions de dollars, invoquant des mises en garde sur une ingérence étrangère et de nouveaux risques liés à l’intelligence artificielle. Le président par intérim du comité, Dean Livne, a été nommé par le gouvernement, et cette nomination a essuyé des critiques au sein même du parti de Netanyahu : un député du Likoud l’a accusé de partialité politique, et le ministre des Affaires de la diaspora a déclaré que cette nomination jetait un doute sur l’intégrité du scrutin. Lorsque les proches du parti au pouvoir eux-mêmes disent que l’arbitre est compromis, le camp perdant n’a pas besoin de beaucoup d’arguments pour être convaincu.
Le président Isaac Herzog a profité d’une allocution télévisée pour appeler à la retenue, demandant aux candidats de ne pas transformer leurs rivaux en ennemis et rappelant au pays qu’une élection n’est pas une guerre civile. Qu’un président ait besoin de dire cela à voix haute donne la mesure de la campagne en cours. Les élus de gauche décrivent une violence politique déjà à l’œuvre : des militants antigouvernementaux arrêtés, des juges confrontés au harcèlement de groupes de rue d’extrême droite favorables au pouvoir, et la crainte que des candidats soient exclus et que le vote soit entravé dans les circonscriptions où la majorité des habitants sont des citoyens palestiniens d’Israël. Il y a aussi des allégations plus discrètes : une réticence à étendre l’accès au vote dans les maisons de retraite, et des pressions sur les vols à destination du pays avant le jour du scrutin, qui rendraient plus difficile pour les électeurs de l’étranger, plutôt marqués à gauche, de rentrer voter chez eux.
Derrière les batailles autour de la machine électorale se cache un problème plus profond. Cette élection ne porte pas seulement sur la question de savoir qui gagnera. Elle porte sur la question de savoir si le perdant acceptera le résultat. Netanyahu fait campagne alors qu’il est jugé pour corruption, après avoir demandé une grâce qui a provoqué des manifestations de rue en décembre, et il tente de repousser une commission d’État sur l’attaque d’octobre 2023, la défaillance sécuritaire qui a ouvert les guerres actuelles. Le gouvernement consacre des années à tenter de s’affranchir de la supervision judiciaire, et la campagne est largement lue comme une tentative de verrouiller ce projet. Lorsque l’homme qui brigue un nouveau mandat est aussi celui que l’on soupçonne de remodeler les règles pour se protéger, chaque vote est un verdict et chaque accusation de fraude est une arme.
Les sondages rendent compte de l’état d’esprit. Interrogés sur l’intégrité des élections, 72 % des Israéliens juifs et 58,5 % des Israéliens arabes ont dit percevoir un danger réel. Quelle que soit la mécanique réelle du scrutin, la perception est déjà le récit : la plupart des Israéliens croient que leur élection peut être truquée, et le gouvernement ne cesse de faire des choses qui en tiennent lieu de preuve. Les experts électoraux rappellent que le rôle du parti au pouvoir est de faire fonctionner la machine et de la laisser tranquille, et préviennent que lorsque la perception et la réalité divergent, le résultat est déjà compromis.
L’enjeu n’a rien d’académique. Israël est en guerre sur plusieurs fronts depuis près de trois ans, son armée est sous tension, son économie est à rude épreuve, et sa vie politique n’a jamais été aussi colérique. Une élection acceptée par tous a toujours été la partie la plus difficile. Une élection que la moitié du pays s’attend à voir volée ne réglera rien ; elle ouvrira seulement le round suivant de la bataille. Netanyahu affirme qu’il entend gagner, et les sondages disent que la course est serrée. Mais la véritable confrontation du 27 octobre ne se jouera peut-être pas entre les partis. Elle opposera les 70 % qui redoutent la machine au gouvernement qui la contrôle. C’est un combat qu’aucun décompte des bulletins ne pourra trancher.
Traduit par Lydie

