La tradition navale qui a répondu à la question de Taïwan

Taïwan a posé une question cette semaine, et la réponse lui est revenue vêtue de l’uniforme d’une tradition. Mardi, la Chine a annoncé que l’une de ses frégates mènerait un exercice conjoint avec un navire de guerre indonésien dans la mer à l’est de Taïwan. L’exercice a eu lieu le lendemain matin. Le ministère taïwanais des Affaires étrangères a demandé des explications à l’Indonésie. Jakarta a répondu qu’il s’agissait d’un exercice de passage, d’un geste d’étiquette navale de routine, et non d’une opération de combat. Cette question et sa réponse, prises ensemble, décrivent mieux que toute carte la position de Taïwan dans la région : elle peut demander, mais elle ne peut pas insister.

Les faits sont simples et précis. Le navire chinois était le Honghe, une frégate lance-missiles du commandement du théâtre Est de la marine chinoise. Le navire indonésien était le KRI I Gusti Ngurah Rai, une frégate qui rentrait de Vladivostok, où elle avait participé à l’exercice annuel Orruda avec la marine russe. Les deux bâtiments se sont entraînés à la navigation en formation, aux communications maritimes et au ravitaillement en mer, mercredi matin, dans des eaux que Taïwan considère comme sa zone économique exclusive, avant de reprendre chacun sa route.

L’annonce de Pékin a été la première source d’irritation. Le ministère de la Défense a déclaré que les deux marines approfondiraient leur coopération pratique et préserveraient conjointement la paix et la stabilité régionales, mais il a indiqué le lieu avec une précision qu’il avait omise dans le calendrier : à l’est de Taïwan. Taipei y a lu une revendication, et l’a dit. Le ministère des Affaires étrangères a déclaré avoir immédiatement contacté les parties concernées après que Pékin a unilatéralement affirmé que l’Indonésie y participerait, et avoir demandé des explications à Jakarta. Son langage à l’égard de la Chine n’avait rien de neutre. Il a fermement condamné ce qu’il a appelé le comportement arbitraire et irresponsable de Pékin, et a fait remarquer que, parmi les États de la première chaîne d’îles, seules les autorités de Pékin se comportent d’une manière qu’il a qualifiée de malveillamment provocatrice et irresponsable.

Puis l’Indonésie a répondu, et la réponse ne s’adressait à personne en particulier. Le service d’information de la marine a décrit l’exercice comme un exercice de passage, un geste de bonne volonté que les navires de guerre accomplissent en signe de fraternité navale et de diplomatie maritime propre aux bâtiments de guerre. Le communiqué s’appuyait sur la politique étrangère libre et active de Jakarta, qui permet la coopération avec n’importe quel pays. Il ne mentionnait pas la Chine. Il ne mentionnait pas Taïwan. Il ne disait rien des eaux que ces navires venaient d’utiliser pour s’entraîner. Dans le récit de Jakarta, l’exercice était une formalité entre deux bâtiments qui se trouvaient être de passage, et le pays dont la côte s’étendait sous eux n’avait aucune part dans cette phrase.

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Voilà la réponse dont Taïwan ne peut rien faire. Les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles. Ils ont des bureaux de représentation, 11,27 milliards de dollars d’échanges commerciaux annuels et plus de 335 000 Indonésiens qui vivent et travaillent à Taïwan. La seule démarche réaliste de Taïwan était une demande d’éclaircissements, formulée avec les égards dus à un partenaire qu’elle ne peut pas se permettre de s’aliéner. Elle a reçu une définition de l’étiquette navale.

Le moment choisi rend l’épisode plus lourd qu’une simple frégate. Le Japon et les Philippines ont passé des mois à négocier les frontières de leurs revendications maritimes dans ces mêmes eaux, un arrangement discret que Washington encourage. La Chine a répondu par des patrouilles renforcées de ses garde-côtes à l’est de Taïwan et, ce mois-ci, par un exercice de frégate avec l’Indonésie. John Dotson, du Global Taiwan Institute, y voit Pékin qui pousse contre la quasi-alliance qui se forme lentement entre Tokyo et Manille, cultive ses propres partenaires et traite les tensions de la région comme une raison de pousser sa marine plus profondément dans les eaux à l’est de Taïwan. Il a qualifié ce geste de petit pas lourd de symbolisme. Washington, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a exhorté Pékin à cesser sa pression militaire continue sur Taïwan et appelé les autres pays à ne pas amplifier les récits déstabilisateurs de Pékin. Cette phrase visait, en l’occurrence, Jakarta.

C’est précisément ce symbolisme auquel Taïwan ne peut pas répondre. L’Indonésie a choisi de s’entraîner avec la marine chinoise dans des eaux que Taïwan revendique, et a appelé cela une tradition. Le choix a été fait en pleine connaissance de l’endroit où se trouvaient les navires ; un équipage de frégate sait dans les eaux de quel État il navigue. Le calcul de Jakarta n’est pas hostile à Taïwan. Il est pire qu’hostile : il est indifférent. L’Indonésie veut les investissements chinois, un Pacifique occidental tranquille et l’amitié de tout le monde, et sa politique étrangère est conçue pour livrer les trois à la fois.

La question de Taïwan était réelle, et la réponse qu’elle a reçue était tout l’enjeu. Lorsqu’un pays doit demander poliment pourquoi une autre marine s’est entraînée dans ses eaux revendiquées, et accepte le mot de passage comme réponse, la première chaîne d’îles a dit à Taïwan quelque chose qu’elle n’avait pas besoin d’entendre de Pékin : le voisinage ne prendra pas son parti, et même ses amis appelleront l’événement une tradition. La frégate a poursuivi sa route, signalée se dirigeant ensuite vers les eaux philippines. La question posée par Taïwan la suivra, sans réponse.

Traduit par Lydie

Sources : The Diplomat, Focus Taiwan (CNA), Taipei Times, Reuters

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