La guerre dont personne ne parle, et pourtant les corps continuent de s’empiler

Le monde regarde deux guerres pendant qu’une troisième se livre sans public. La guerre du Soudan a commencé en avril 2023. Elle a fait au moins 59 000 morts, chassé de chez eux environ 13 millions de personnes, plongé une grande partie du pays dans la famine et se rapproche désormais d’une ville pleine de déplacés.

Le front le plus récent est El-Obeid, la capitale de l’État du Kordofan du Nord. La ville se trouve au carrefour du pays et, depuis trois ans, elle sert de refuge aux personnes qui fuient les combats au Darfour et au Kordofan. Les Forces de soutien rapide (FSR) l’ont désormais pratiquement encerclée. L’ONU a averti cette semaine que les civils autour d’El-Obeid sont confrontés à un danger croissant, et les organisations humanitaires se préparent à un assaut de grande ampleur contre une ville déjà saturée de personnes qui ont fui les attaques précédentes.

Les drones survolent la ville sans relâche. Les approvisionnements en carburant sont touchés, les lignes électriques sont coupées, les voies de transport sont barrées. L’hôpital principal d’El-Obeid perd régulièrement l’usage de son générateur, faute de gazole, et le générateur fait la différence entre une couveuse qui fonctionne et un bébé prématuré qui meurt. Les médecins de l’hôpital universitaire d’El-Obeid décrivent un service d’urgences qui s’arrête quand le carburant s’arrête et des services de maternité où une coupure de courant est un risque mortel. Une femme déplacée, qui a fui après que son mari a été tué, a décrit son arrivée sans rien : ni lit, ni casserole, ni seau, ni nourriture. Ces détails ne sont pas des embellissements ; ils sont l’équipement standard de cette guerre.

Les chiffres mesurent le silence. Plus de 30 millions de personnes, soit plus de la moitié du pays, ont besoin d’une aide humanitaire. Environ 13 millions ont été déplacés, la plupart à l’intérieur du Soudan. L’appel de l’ONU pour le Soudan cette année s’élève à environ 3 milliards de dollars, et à peine deux cinquièmes de cette somme, quelque 1,2 milliard de dollars, sont arrivés. Les fonds réunis pour d’autres conflits sur la même période sont beaucoup plus importants, parce que ces conflits bénéficient d’une couverture télévisée et d’une pression diplomatique.

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L’infrastructure de la miséricorde s’effondre sous le manque de financement. Au Darfour central, trois dispensaires ont fermé leurs portes faute de fonds, laissant environ 75 000 personnes déracinées sans soins médicaux. Rien que la semaine dernière, les combats au Darfour occidental ont vidé plus d’une vingtaine de villages, poussant environ 18 000 personnes vers la frontière avec le Tchad. Les gens fuient vers El-Obeid au moment même où les FSR resserrent l’étau autour de la ville. La ville qui était le refuge devient le piège.

La guerre elle-même évolue. Jeudi, les FSR ont revendiqué une victoire majeure dans la région du Nil Bleu, signe que la force paramilitaire progresse sur plusieurs fronts alors même qu’elle resserre l’étau autour d’El-Obeid. L’armée, qui tenait les villes au début de la guerre, perd du terrain. Les deux camps se battent depuis que les généraux qui partageaient autrefois le pouvoir se sont brouillés, et aucun des deux n’a montré le moindre intérêt pour un arrêt des combats. Les pourparlers de paix, pour ce qu’ils valent, n’ont rien produit. L’envoyé de l’ONU fait la navette entre les deux camps et rapporte le même néant.

Pourquoi personne n’en parle-t-il ? Les raisons ne sont pas mystérieuses. Il n’y a pas de troupes occidentales à rapatrier, pas de pétrole à coter, pas d’élection occidentale qui en dépende. Les morts sont comptés par les organisations humanitaires et les chercheurs, pas par les gouvernements, et leurs noms n’apparaissent pas dans les gros titres. La famine est déclarée dans des rapports que peu de gens lisent.

Rien de tout cela ne rend la guerre plus silencieuse. Les drones survolent toujours El-Obeid. Le générateur s’arrête toujours. Les corps s’empilent toujours. La seule différence entre cette guerre et les deux que le monde regarde, c’est que celle-ci n’est pas regardée. C’est un choix, fait chaque jour par tous ceux qui ont le temps de regarder leur téléphone et qui détournent les yeux à la place.

Traduit par Lydie

Sources: Africanews (AP), UN News/OCHA, Channel Africa

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