
Les ordinateurs quantiques ont un problème de logement. Les machines les plus puissantes de la planète, celles d’IBM et de Google, vivent dans des réfrigérateurs à dilution qui refroidissent leurs processeurs à environ 10 à 20 millikelvins, plus froid que l’espace profond, dans des installations dont la construction et l’exploitation coûtent des millions. Une start-up allemande vend une vision différente : un ordinateur quantique qui tient dans une baie de serveurs standard, se branche sur une prise murale et fonctionne à température ambiante, construit à partir de défauts du diamant.
Saxon Q, émanation de l’université de Leipzig, a annoncé le 21 juillet qu’elle prend les commandes de deux systèmes, le SXQ128 et le SXQ512, qu’elle présente comme les premiers ordinateurs quantiques à centres azote-lacune (NV) sur diamant à dépasser 10 qubits. L’entreprise, fondée en 2021 par les physiciens Marius Grundmann et Jan-Berend Meijer, indique que la machine à 128 qubits peut être expédiée sous trois mois et la version à 512 qubits à partir du deuxième trimestre 2027. Les prix ne sont pas divulgués. Des analystes indépendants ont attiré l’attention sur les conditions détaillées de ces annonces.
Comment fonctionnent les qubits de diamant
Le qubit d’un système NV sur diamant est un défaut : un atome d’azote remplaçant un atome de carbone dans le réseau du diamant, à côté d’une lacune. Le spin de l’électron piégé, ainsi que les spins nucléaires voisins, forme le qubit, initialisé et lu à l’aide de la lumière et manipulé par micro-ondes. Comme la rigidité du diamant laisse, à température ambiante, trop peu d’énergie thermique pour générer les vibrations du réseau qui détruisent normalement la cohérence quantique, les qubits NV conservent une cohérence à l’échelle de la milliseconde dans un environnement de bureau ordinaire, sans cryogénie, sans vide ni salle blanche.
C’est là le véritable avantage de la plateforme : le déploiement. Un ordinateur quantique capable de vivre dans une salle de serveurs sur site permet des cas d’usage en périphérie, notamment en robotique, dans l’automobile et la défense, sans latence de cloud, pour une fraction de la taille, du poids et de la puissance d’une machine supraconductrice. L’entreprise revendique une efficacité énergétique six à dix fois supérieure à celle des grappes de GPU, un chiffre dont la méthodologie n’est pas divulguée.
Le nombre de qubits, examiné
Les chiffres mis en avant méritent un examen attentif. Les 128 qubits du SXQ128 sont organisés en 16 cœurs de 8 qubits chacun, entièrement intriqués ; le SXQ512, en 32 cœurs de 16. L’entreprise a confirmé officiellement que seuls les qubits d’un même cœur peuvent être intriqués ; les cœurs fonctionnent en parallèle, coordonnés de manière classique, sans connexion quantique. Le chiffre de 128 est donc un décompte agrégé de qubits physiques, et non la largeur d’un registre intriqué, et un analyste a qualifié d’erreur de catégorie la comparaison avec le Willow de Google, doté de 105 qubits.
L’affirmation d’être les premiers à dépasser 10 qubits dépend aussi de ce que l’on compte. Des chercheurs de Delft ont démontré en 2022, en contexte de recherche et à température cryogénique, un registre de 10 qubits sur diamant ; la revendication de Saxon Q se défend comme une première commerciale, et non comme une première absolue au sens strict. Les chiffres de fidélité (jusqu’à 99,92 % pour une porte simple) proviennent du matériel à quatre qubits de la génération précédente, et non des nouveaux systèmes, et aucune unité SXQ128 ou SXQ512 n’avait été livrée ni évaluée de manière indépendante à la fin de juillet.
Les réalisations vérifiées de l’entreprise sont réelles mais modestes : un système à quatre qubits accepté par le Centre aérospatial allemand (DLR) après avoir franchi les seuils de fidélité de portes, supérieurs à 95 % pour un qubit et à 90 % pour deux qubits, ainsi qu’un système à quatre qubits fonctionnant en continu à l’institut Fraunhofer IWU de Dresde depuis juin 2025. Un système monocœur à huit qubits, doté de deux centres NV couplés, devait être livré à un client payant avant la fin du troisième trimestre 2026, et un SXQ128 de démonstration était encore en cours d’installation.
Ce que disent les sceptiques
Les analyses indépendantes se sont montrées incisives. L’avancée de fabrication (un procédé de co-implantation de soufre qui, selon les affirmations, convertit plus de 85 % des atomes d’azote implantés en centres NV fonctionnels, avec une précision de placement de trois à dix nanomètres) est largement reconnue ; le groupe de Meijer a publié en 2019 un rendement de conversion de 75,3 % grâce à une ingénierie de charge assistée par le soufre. Mais les analystes relèvent que la méthodologie de fidélité n’est pas divulguée, que la fidélité à deux qubits du matériel antérieur (97 %) reste inférieure à celle des rivaux supraconducteurs, comme les quelque 99,7 % de Willow, et qu’aucune charge de travail démontrée n’a battu un ordinateur classique.
La valeur réaliste à court terme, concluent plusieurs analyses, réside dans le déploiement sur site de petits registres intriqués pour des applications où le fonctionnement à température ambiante importe plus que la puissance brute, avec la réserve que la découpe de circuits entre les cœurs entraîne une surcharge classique significative. La correction d’erreurs et les machines de plus de 10 000 qubits figurent sur la feuille de route de l’entreprise après 2030, mais pas sur le bon de commande. Pour l’instant, Saxon Q vend quelque chose de réel : une machine fonctionnelle de la classe des quatre qubits, alimentée par une prise murale, enveloppée dans une fiche technique de 128 qubits que le secteur passera l’année prochaine à tester.
Traduit par Lydie
Sources
- Communiqué de presse et salle de presse de Saxon Q, 21 juillet 2026
- HPCwire, 21 juillet 2026 ; The Quantum Insider, 21 juillet 2026 ; Quantum Computing Report, 21 juillet 2026
- Vérification des faits de Supercomputing News, 27 juillet 2026
- Analyse de PostQuantum, 22 juillet 2026 ; analyse de XenoSpectrum, 22 juillet 2026
- Abobeih et al., Nature 606:884-889 (2022), DOI: 10.1038/s41586-022-04819-6
- Live Science, 6 août 2026

