
Les bombes étaient en préparation. Washington menaçait l’Iran d’une force d’une ampleur inédite dans cette guerre, et les plans de frappe incluaient, selon les informations, les infrastructures énergétiques du pays. Puis le téléphone a sonné. L’homme au bout du fil était le prince héritier d’Arabie saoudite, et après l’appel, les frappes ont été suspendues.
Cette séquence, rapportée samedi et confirmée par les deux capitales par leurs canaux officiels, est le signe le plus net à ce jour de qui dirige réellement les États-Unis dans leur guerre contre l’Iran. Ce ne sont pas les faucons de Washington. C’est un allié dont les villes brûleraient les premières si la guerre s’élargissait.
Le prince qui voulait autrefois la guerre
Le revirement est plus marqué qu’il n’y paraît. Dans les premiers mois du conflit, Mohammed ben Salmane a poussé la Maison-Blanche à paralyser l’Iran. Le prince héritier voyait Téhéran comme la source de tous les problèmes régionaux et voulait que l’armée américaine règle ses comptes. Selon des informations datant de début juillet, il réclamait un coup décisif tant que les États-Unis gardaient l’initiative.
C’était alors. Depuis, l’Iran a montré qu’il pouvait frapper de l’autre côté du Golfe, a attaqué des alliés américains et a transformé le détroit d’Ormuz en point d’interrogation quotidien pour l’approvisionnement pétrolier mondial. Le prince qui poussait à l’escalade plaide aujourd’hui pour l’inverse. Lors de son appel avec Trump, il a insisté sur la nécessité de privilégier le dialogue pour apaiser les tensions, un point confirmé par l’agence de presse officielle saoudienne, et il a fait part de ses inquiétudes concernant les plans de frappes à grande échelle sur les cibles énergétiques iraniennes. Washington a écouté. Trump a déclaré que les États-Unis suspendraient toute nouvelle attaque dans l’espoir d’un accord rapide.
Le Golfe en paie le prix
La raison du changement d’avis de Riyad tient à la géographie. Chaque État du Golfe qui accueille des forces américaines est une cible dans cette guerre. Quand l’Iran riposte, il ne frappe pas Washington. Il frappe les pétroliers, les ports et les bases aériennes à sa porte. L’Arabie saoudite l’a déjà ressenti : des attaques de missiles et de drones iraniens contre des alliés américains dans le Golfe ont suivi la première série de frappes aériennes américaines, et des pétroliers commerciaux transitant par Ormuz ont été attaqués malgré un cessez-le-feu que les deux camps avaient signé.
La région dans son ensemble court après une guerre qu’elle n’a jamais votée. L’Égypte et le Qatar ont pressé les deux capitales de revenir à la négociation et de mettre en œuvre le mémorandum d’entente signé plus tôt cette année. Le Pakistan a proposé sa médiation. L’Iran affirme que ses discussions avec Oman sur la sécurité du détroit en sont à leur phase finale. Aucun de ces efforts n’existerait si les États du Golfe pensaient que la guerre se passe bien.
L’allié qui oriente le protecteur
Il y a dans tout cela une ironie que la région comprend mieux que Washington. La guerre a commencé avec les encouragements du Golfe, et elle pourrait se terminer par la retenue du Golfe. L’Arabie saoudite ne peut pas arrêter les combats seule, et elle ne peut pas se retirer du parapluie de sécurité américain sans perdre la protection sur laquelle elle compte depuis des décennies. Elle fait donc ce que fait un État client doté de leviers : elle se rend indispensable aux décisions de son protecteur.
L’appel téléphonique a fonctionné parce que Trump avait besoin d’une porte de sortie. Il avait menacé l’Iran d’une force sans précédent, ce qui l’avait acculé dans un coin où reculer aurait semblé être de la faiblesse. Le prince héritier lui a donné une raison de faire un pas en arrière qui n’était pas une capitulation : un allié demandant le dialogue, un consensus régional en train de se former autour des négociations, un accord encore possible. Que cet accord existe est une autre question. La position de l’Iran s’est durcie au fil des mois de bombardements, et le canal omanais, pour prometteur qu’il soit, n’a encore rien produit de public.
Ce qui est certain, c’est que la pause des frappes vient de la demande de Riyad, pas du plan de Washington. Les États-Unis sont entrés dans cette guerre avec le soutien de l’Arabie saoudite, ils la mènent avec les installations saoudiennes, et ils prennent désormais leurs instructions sur la manière d’y mettre fin auprès du même royaume. Pour une guerre censée apprendre à l’Iran qui dirige la région, la leçon semble aller dans l’autre sens.
Traduit par Lydie
Source
- Al Jazeera: Saudi Crown Prince MBS urges Trump to ‘prioritise dialogue’ in US-Iran war
- Reuters: Trump says US will hold off on fresh Iran attack in hope of quick deal
- The New York Times: How the Iran war ignited a clash between Trump and the Saudi crown prince
- Indian Express: Inside Saudi Crown Prince MBS’ phone call with Trump

