Effets de l’utilisation des réseaux sociaux avant le coucher sur la qualité du sommeil objectif et subjectif chez les adolescents et les jeunes adultes

Chaque adolescent et jeune adulte a déjà entendu l’avertissement : faire défiler les réseaux sociaux avant le coucher ruine votre sommeil. Le conseil semble intuitif, mais les preuves derrière cette affirmation sont étonnamment confuses. La plupart des études précédentes se sont appuyées sur des déclarations subjectives de temps d’écran et des évaluations subjectives du sommeil, toutes deux notoirement peu fiables. La relation réelle pourrait-elle être plus complexe qu’une simple histoire « les écrans sont mauvais » ? Une nouvelle étude publiée dans le Journal of Sleep Research a cherché à répondre à cette question avec des mesures objectives rigoureuses, et les résultats révèlent une image à la fois plus claire et plus nuancée que ce qui existait auparavant.

Ce qu’ils ont découvert

Des chercheurs dirigés par Bothe et ses collègues ont recruté 23 hommes en bonne santé âgés de 14 à 25 ans (âge moyen 18,09 ans) et les ont suivis pendant 14 jours consécutifs. Neuf de ces jours se sont déroulés dans les propres domiciles des participants ; quatre ont inclus des nuits en laboratoire du sommeil. Cette conception hybride a fourni à l’équipe à la fois des données naturalistes issues de conditions réelles et des mesures contrôlées en laboratoire.

L’étude a utilisé des appareils d’actigraphie MotionWatch 8 pour capturer des métriques objectives du sommeil, tandis que les participants tenaient également un journal du sommeil et remplissaient l’échelle de somnolence de Karolinska pour les évaluations subjectives. Fait crucial, l’utilisation des réseaux sociaux n’a pas été auto-déclarée. L’équipe a plutôt utilisé une application spécialisée appelée Murmuras pour suivre automatiquement le temps passé sur Instagram, Snapchat, X (anciennement Twitter) et Pinterest.

Les résultats se divisent en deux catégories distinctes : l’utilisation binaire (tout réseau social avant le coucher contre aucun) et les effets de durée (le temps passé).

Effets de l’utilisation binaire. Les nuits où les participants utilisaient des réseaux sociaux avant le coucher, l’actigraphie objective a montré des perturbations significatives : une efficacité de sommeil réduite, plus de réveils et une plus grande fragmentation du sommeil. Tous ces effets étaient statistiquement significatifs à p < 0,01, ce qui signifie que la probabilité qu’ils surviennent par hasard est inférieure à 1 %.

Durée et effet de week-end. La durée de l’utilisation des réseaux sociaux a révélé une histoire plus spécifique. Un défilement plus long avant le coucher était lié à une efficacité de sommeil réduite (p = 0,030), une latence d’endormissement plus longue (p = 0,016) et une plus grande fragmentation (p = 0,039), mais seulement les week-ends. En semaine, la durée n’avait pas d’impact statistiquement significatif sur les mesures objectives du sommeil.

Cet effet de week-end était quantitativement significatif. Pour chaque tranche supplémentaire de 10 minutes d’utilisation des réseaux sociaux avant le coucher les week-ends, l’efficacité du sommeil diminuait d’environ 2,4 points de pourcentage. Étant donné que les nuits de week-end sont souvent celles où les jeunes sont déjà sujets à des horaires de sommeil irréguliers, cette perturbation supplémentaire n’est pas négligeable.

La grande surprise : une dissociation subjectif-objectif. La découverte la plus frappante est peut-être ce que les participants eux-mêmes ont rapporté. Malgré les perturbations objectives détectées par l’actigraphie les nuits de week-end, les participants n’ont pas perçu leur sommeil comme étant moins bon. Leurs journaux de sommeil subjectifs et leurs évaluations de somnolence n’ont montré aucune baisse correspondante. Cette dissociation entre ce que les appareils mesuraient et ce que les participants ressentaient suggère que les adolescents et les jeunes adultes pourraient être véritablement inconscients des dommages que les réseaux sociaux infligent à leur architecture du sommeil.

Ce que l’étude n’a pas trouvé. Les chercheurs ont également examiné l’utilisation totale du smartphone (pas seulement les réseaux sociaux) et n’ont trouvé aucun effet dose-réponse. La perturbation du sommeil était spécifique aux applications de réseaux sociaux, pas au temps d’écran en général. C’est une distinction significative : cela suggère que le contenu et la nature interactive des réseaux sociaux, plutôt que l’exposition à la lumière bleue ou la luminosité de l’écran, pourraient être le facteur déterminant.

Pourquoi c’est important

Ces résultats ont des implications sur la façon dont nous envisageons l’hygiène du sommeil chez les adolescents. Si le problème est spécifique aux réseaux sociaux, les règles générales « pas d’écrans avant le coucher » peuvent être à la fois trop larges et moins efficaces que des interventions ciblées visant spécifiquement le comportement sur les réseaux sociaux.

L’écart subjectif-objectif est particulièrement préoccupant d’un point de vue de santé publique. Si les jeunes ne peuvent pas ressentir la perturbation du sommeil que l’actigraphie détecte, ils n’ont aucun signal interne leur indiquant de changer leur comportement. Un adolescent qui fait défiler Instagram pendant 30 minutes un samedi soir et se réveille en se sentant bien est peu susceptible de faire le lien entre cette habitude et les coûts cognitifs ou métaboliques qui s’accumulent silencieusement sous la surface. L’étude s’ajoute à un nombre croissant de preuves que les rapports subjectifs sur le sommeil peuvent manquer une réelle perturbation physiologique, en particulier chez les populations plus jeunes.

Il y a également un angle développemental à noter. Le cerveau adolescent subit un remodelage critique pendant le sommeil, et le cortex préfrontal, qui régit le contrôle des impulsions et la régulation émotionnelle, est particulièrement actif pendant cette période. Si les réseaux sociaux dégradent systématiquement la qualité du sommeil les week-ends sans que le dormeur en ait conscience, les effets cumulatifs sur des mois ou des années pourraient être substantiels.

Pour les cliniciens et les parents, la spécificité de la découverte importe. Dire à un adolescent de ranger complètement son téléphone se heurte souvent à une résistance. Mais les données suggèrent que la suppression ou la restriction de seulement quelques applications spécifiques de réseaux sociaux avant le coucher, particulièrement les week-ends, pourrait produire des améliorations significatives sans nécessiter une détox numérique totale.

Limites

L’étude présente plusieurs limitations importantes. L’échantillon était petit avec 23 participants et exclusivement masculin, ce qui limite la généralisabilité aux femmes et aux populations plus larges. La tranche d’âge de 14 à 25 ans est large, et les différences développementales au sein de cette tranche pourraient être significatives. Un jeune de 14 ans peut répondre aux réseaux sociaux et aux perturbations du sommeil très différemment d’un jeune de 25 ans.

La conception observationnelle signifie que la causalité ne peut pas être fermement établie. Bien que les contrôles statistiques aient été robustes, des facteurs de confusion non mesurés pourraient expliquer certaines des associations. Par exemple, les adolescents qui utilisent davantage les réseaux sociaux avant le coucher les week-ends peuvent également avoir des horaires de week-end différents, des environnements sociaux différents ou des niveaux d’activité physique différents, qui affectent tous le sommeil.

L’étude n’a suivi que quatre plateformes de réseaux sociaux (Instagram, Snapchat, X et Pinterest). On ne sait pas clairement si ces résultats se généralisent à d’autres plateformes comme TikTok, YouTube ou WhatsApp, chacune ayant des modèles d’interaction et des types de contenu différents.

Enfin, les mesures basées sur l’actigraphie, bien que supérieures à l’auto-déclaration, ne sont pas aussi précises que la polysomnographie. L’actigraphie peut surestimer ou sous-estimer certains paramètres du sommeil, et le fait que la dissociation entre les mesures objectives et subjectives soit si prononcée soulève la question de savoir quelle mesure capture le mieux la perturbation cliniquement significative du sommeil.

Conclusion

L’utilisation des réseaux sociaux avant le coucher, particulièrement les week-ends, perturbe objectivement le sommeil des adolescents et des jeunes adultes de sexe masculin, même si les utilisateurs eux-mêmes ne perçoivent aucune détérioration de leur qualité de sommeil. L’effet est spécifique aux réseaux sociaux plutôt qu’au temps d’écran total, et il est dose-dépendant les week-ends. Toute utilisation des réseaux sociaux avant le coucher est pire qu’aucune, et plus d’utilisation est pire que moins, du moins les nuits de week-end.

Le message à retenir pour les jeunes adultes et leurs familles n’est pas que les smartphones sont intrinsèquement nocifs, mais que la nature interactive et basée sur la récompense des plateformes de réseaux sociaux peut détourner le système d’éveil du cerveau d’une manière qui interfère avec l’endormissement et le maintien du sommeil, même lorsque l’utilisateur se sent bien le lendemain matin. La prise de conscience seule est peu susceptible d’être suffisante, car la perturbation semble passer sous le radar de la perception subjective.

Source

Bothe, K., Schabus, M., Eigl, E.S., Kerbl, R., & Hoedlmoser, K. (2026). Effects of pre-bedtime social media use on objective and subjective sleep quality in adolescents and young adults. Journal of Sleep Research, e70405. Early View. https://doi.org/10.1111/jsr.70405

Open Access (CC BY 4.0)

Traduit par Lydie

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