L’Ukraine intensifie sa campagne en Crimée, ciblant les voies d’approvisionnement pour isoler la péninsule

La bataille pour la Crimée est devenue le front central de la guerre en Ukraine. L’Ukraine intensifie ses attaques sur la péninsule occupée avec un objectif clair : rendre son maintien insupportable pour Moscou.

Le 22 juin, les autorités installées par la Russie en Crimée ont suspendu indéfiniment la vente de carburant aux civils, autorisant les achats uniquement pour les agences gouvernementales. L’éclairage public a été coupé dans certaines parties de la péninsule. Tous les événements publics ont été annulés. Les camps d’été pour enfants sont fermés jusqu’en septembre. Ce ne sont pas de simples désagréments de guerre. Ce sont les symptômes d’une stratégie systématique.

La campagne ukrainienne contre la Crimée s’est fortement accélérée le mois dernier. Kyiv cible les trois artères d’approvisionnement qui maintiennent la péninsule en vie : le pont de Kertch, le corridor terrestre de l’autoroute Novorossiya et les traversées en ferry du détroit de Kertch. L’objectif est de transformer ce que les Russes appellent leur « paradis estival » en un avant-poste isolé et invivable.

« Le carburant ne sera vendu qu’aux agences gouvernementales qui assurent le fonctionnement et la sécurité de la République de Crimée », a annoncé dimanche le gouverneur nommé par la Russie, Sergueï Aksionov. « Je demande à chacun de rester calme et de ne faire confiance qu’aux sources d’information officielles. »

Le calme n’a pas duré. Les habitants ont passé des heures à faire la queue dans les stations-service. Une touriste russe en Crimée a posté une vidéo d’elle-même bloquée après que son train a été suspendu par une attaque de drone ukrainienne. « Je veux rentrer à Moscou. C’est tout simplement horrible », a-t-elle déclaré.

Le tourisme, poumon économique de la péninsule, s’est effondré. Ielena Chtringuel, directrice de l’agence de voyages TourEtno, a indiqué au site d’information RBC qu’environ 80 % des réservations de juin avaient été annulées, et près de la moitié des réservations de juillet et d’août également abandonnées. Pour une région qui accueille habituellement des dizaines de milliers de vacanciers russes chaque été, le coup est sévère.

Le président Volodymyr Zelensky a qualifié les frappes contre un dépôt pétrolier en Crimée et une installation de transport de carburant dans la région russe de Krasnodar de « sanctions à longue portée » contre Moscou. Des chaînes Telegram ukrainiennes ont rapporté que Kyiv avait également frappé au moins trois ferries russes assurant la traversée de Kertch entre la Crimée et la Russie continentale.


La Crimée est contestée depuis des siècles. La péninsule se trouve à la charnière géopolitique de la mer Noire, et celui qui la contrôle détient la clé de la région. Ses ports donnent un accès direct à la Méditerranée orientale, aux Balkans et au Moyen-Orient. Le détroit de Kertch relie la mer Noire à la mer d’Azov, ce qui en fait un goulet d’étranglement crucial pour le transport commercial et la projection navale.

La Russie le comprenait bien avant l’invasion de 2022. En 1783, Catherine la Grande annexa la péninsule à l’Empire ottoman. La guerre de Crimée de 1853-1856 fut menée en grande partie pour le contrôle de ces eaux. Lorsque l’Union soviétique transféra la Crimée à la RSS d’Ukraine en 1954, cet acte fut traité comme une formalité administrative entre Moscou et Kyiv. Personne ne s’attendait à ce que l’Union soviétique s’effondre, laissant une base navale stratégique russe dans un pays étranger.

L’arrangement fonctionna pendant deux décennies après 1991. La Russie loua le port de Sébastopol pour sa flotte de la mer Noire dans le cadre d’un traité bilatéral renouvelé en 2010. Mais la révolution de la Dignité de 2014 à Kyiv changea tout. En quelques semaines après la fuite du président ukrainien prorusse Viktor Ianoukovitch, des soldats russes sans insignes s’emparèrent de bâtiments gouvernementaux, bloquèrent les troupes ukrainiennes et orchestrèrent un référendum que le monde refusa de reconnaître. La Crimée fut annexée.

L’annexion fut un triomphe pour Vladimir Poutine. Les sondages montrèrent sa cote de popularité passer de 65 à 86 % dans les mois suivant la prise de contrôle. « Krym nash », « La Crimée est à nous », devint un cri de ralliement nationaliste. En 2018, Poutine conduisit personnellement un camion sur le pont de Kertch nouvellement construit, une travée routière et ferroviaire de 19 kilomètres qui reliait la péninsule à la Russie continentale pour la première fois. C’était son projet d’infrastructure emblématique, une affirmation physique du contrôle permanent.


Mais le pont est devenu un handicap. L’Ukraine l’a frappé en octobre 2022 avec un camion piégé qui a endommagé la travée routière et enflammé un train de carburant. La Russie a restreint les expéditions ferroviaires de carburant après l’attaque et ne les a jamais complètement rétablies. L’ancien général américain Ben Hodges, qui a commandé les forces américaines en Europe, a déclaré en juin qu’il est confiant que l’Ukraine détruira le passage au moment de son choix.

« La république autonome de Crimée est la partie la plus importante de la géographie ukrainienne dans cette guerre », a déclaré Hodges aux médias ukrainiens. « Les Russes ont illégalement et illégitimement annexé ce territoire parce qu’il donne accès à la mer Noire. Celui qui contrôle la Crimée contrôle aussi la côte de la mer Noire. Reprendre la Crimée est la partie la plus importante de cette guerre. »

L’Ukraine n’a pas tenté d’assaut terrestre sur la péninsule. Elle utilise plutôt un mélange de drones longue portée, de drones maritimes, d’opérations spéciales et de frappes de missiles pour dégrader l’utilité militaire de la Crimée sans engager ses troupes dans une campagne amphibie sanglante. La stratégie fonctionne.

Le général de l’armée américaine Christopher Cavoli, commandant suprême des forces alliées de l’OTAN en Europe, a déclaré au Congrès en avril que le pont de Kertch est « effectivement inutilisable » pour la logistique militaire lourde. La travée routière est limitée aux véhicules légers. Le trafic ferroviaire est limité. Moscou a été forcée de compter sur l’autoroute Novorossiya, un corridor terrestre plus long et plus exposé traversant les territoires occupés de Melitopol et Marioupol. Et l’Ukraine frappe également cette route.

Un commandant ukrainien a déclaré à NBC News ce mois-ci que l’objectif de Kyiv est « l’épuisement total des ressources et de la logistique » sur la péninsule. Les frappes contre les dépôts de carburant, les traversées en ferry et les jonctions ferroviaires ne sont pas aléatoires. Elles constituent la dégradation systématique d’un système fermé qui dépend entièrement de l’approvisionnement extérieur.


Le coût humain de la campagne est visible. Les touristes russes qui affluaient autrefois à Yalta et Alouchta restent désormais à l’écart. L’économie de la Crimée, bâtie sur le tourisme, l’agriculture et le port de Sébastopol, se contracte sous une pression soutenue. L’armée russe, qui utilise la Crimée comme base arrière pour ses opérations dans le sud de l’Ukraine, trouve de plus en plus difficile d’approvisionner ses troupes.

Les commentateurs prorusses de Moscou commencent à le remarquer. Rybar, une chaîne Telegram dirigée par un ancien responsable du ministère russe de la Défense et comptant 1,5 million d’abonnés, a prévenu lundi que « la pression sur le pont de Crimée va clairement augmenter dans les semaines à venir dans le cadre de la stratégie ukrainienne visant à couper les liens entre la Crimée et le continent. Les frappes vont s’intensifier. »

La chaîne, proche de la pensée du Kremlin, n’a pas exprimé de confiance dans la capacité de la Russie à arrêter la campagne. Elle a présenté la trajectoire comme un fait.

Poutine a fait de la Crimée la pièce maîtresse de sa présidence. L’annexion de 2014 a défini son image politique, et le pont de Kertch en était le monument. Mais un monument qui ne peut être défendu, un paradis estival où les touristes ne viennent plus, une base militaire qui ne peut être approvisionnée de manière fiable, ce ne sont pas des symboles de force. Ce sont des handicaps.

Comme l’a dit Zelensky : « La Crimée fera tomber Moscou. » La question est de savoir si cette chute viendra par la dégradation militaire, la pression diplomatique, ou les deux. Ce qui n’est plus en question, c’est que l’Ukraine a pris l’initiative sur la péninsule et la poursuit avec une discipline que la Russie n’a pas égalée.

La guerre a de nombreux fronts. Mais la Crimée est celui qui compte le plus.

Traduit par Lydie

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