241 jours en mer : le record que la Marine ne voulait pas

L’USS George Washington fait route vers le Moyen-Orient à cause d’un chiffre : 241. C’est le nombre de jours consécutifs que l’USS Abraham Lincoln a désormais passés en mer, la plus longue période de ce type dans l’histoire moderne de la flotte américaine de porte-avions. Ce record a été établi en temps de guerre, il l’a été par défaut, et personne dans la Marine ne l’avait demandé.

L’Abraham Lincoln a quitté San Diego le 21 novembre, a atteint la zone en janvier et n’a plus touché un port depuis le 11 décembre, date de son escale à Guam. Il se trouve dans la mer d’Arabie depuis janvier, où il appuie la guerre contre l’Iran qui a commencé le 28 février. Son déploiement devait s’achever en mai, mais la guerre ne s’est pas terminée, alors le navire est resté. Il a désormais battu le record établi par l’USS Dwight D. Eisenhower en 2020, 206 jours en mer, une marque atteinte pendant la pandémie. Le nouveau record, lui, a été établi au combat.

Le George Washington, basé au Japon et parti pour sa première patrouille de l’année, a quitté Da Nang au Vietnam la semaine dernière, escorté par un croiseur et un destroyer, a franchi le détroit de Singapour et, jeudi, sa présence était confirmée dans le détroit de Malacca, en route vers l’océan Indien puis la mer d’Arabie. Le Wall Street Journal a rapporté le premier que le Washington remplacerait le Lincoln. La question est de savoir dans quel état se trouve l’équipage du Lincoln lorsque le remplaçant arrivera enfin.

Les témoignages en provenance du navire ne parlent pas de combat. Ils parlent de nourriture, d’eau, d’hygiène et de courrier. Des familles ont dit aux responsables de la Marine qu’elles s’inquiétaient des soins de santé mentale, des provisions en baisse et de l’eau contaminée. La Marine a concédé que la guerre rendait inutilisables les plateformes logistiques habituelles de la région, ce qui a entraîné des pénuries et des courriers perdus. Elle a aussi indiqué que la hiérarchie avait priorisé les fournitures essentielles à la mission : d’abord la nourriture, puis les articles d’hygiène, puis le courrier. Cette déclaration officielle des priorités dit tout de ce que signifient 241 jours en mer en zone de guerre. La nourriture d’abord, puis le savon, puis les lettres de la maison. Le courrier était en dernier.

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La Marine affirme désormais que les conditions se sont améliorées, que les marins disposent d’eau propre, d’une climatisation en état de marche et d’options de repas saines, et que le commandement n’a pas constaté d’augmentation des idées ou tentatives suicidaires. Ces assurances sont venues après une réunion publique tendue le 6 août, au cours de laquelle Hung Cao, le secrétaire à la Marine par intérim, s’est entretenu avec les plus hauts commandants aériens et de surface du service et a fait face aux familles de l’équipage, promettant de faire tout ce qu’il faudrait pour ramener le porte-avions à la maison.

La colère des familles est remontée jusqu’au Congrès. Le sénateur Richard Blumenthal, du Connecticut, a écrit aux responsables de la Marine pour réclamer une enquête et plus d’informations sur la vie à bord du Lincoln, faisant valoir que ce déploiement prolongé compte, car la guerre contre l’Iran pourrait maintenir d’importantes forces navales américaines dans la zone pendant longtemps. C’est la partie de l’histoire que la Marine ne peut pas régler en envoyant un porte-avions. Le Lincoln et le George H.W. Bush sont les deux porte-avions actuellement présents au Moyen-Orient, et la Marine bloque les ports iraniens au détroit d’Ormuz. Le Theodore Roosevelt est encore en Californie, en préparation de son déploiement. Le Ford est rentré en mai après une mission de 11 mois, la plus longue de ce type depuis le Vietnam, ce qui montre que le Lincoln n’est pas une exception. C’est le schéma.

Voilà à quoi ressemble une guerre d’attrition vue de la mer. Les États-Unis mènent un conflit sans fin visible contre un pays qu’ils ne peuvent pas envahir, et le poids de cette guerre retombe sur un petit nombre de navires et sur les équipages qui les servent. Les porte-avions se relaient, mais pas la guerre. Le George Washington remplacera le Lincoln, puis le Lincoln rentrera à San Diego, et le Washington commencera son propre décompte. Un jour ou l’autre, une autre famille assistera à une autre réunion publique et entendra que la nourriture passe d’abord, puis l’hygiène, puis le courrier.

Le record a été établi parce que la guerre l’exigeait. Le remplaçant arrive parce que les familles l’ont exigé. Les deux choses sont vraies, et aucune ne change l’arithmétique : un porte-avions arrive, un porte-avions repart, et un blocus sans date de fin. La Marine qualifie l’équipage de résilient. Le mot est vrai, mais c’est aussi une façon de dire que ceux qui battent les records sont ceux qui les paient.

Traduit par Lydie

Sources: Associated Press (via ABC7), USNI News, The Hindu

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