
L’armée américaine a tué 221 personnes lors de 66 frappes contre des embarcations dans les Caraïbes et le Pacifique. Des juristes internationaux affirment qu’il s’agit d’un crime. La question que personne à Washington ne veut poser : sommes-nous les méchants ?
Dans un sketch comique de 2006, deux officiers nazis dans une tranchée réalisent peu à peu que les crânes sur leurs casques pourraient signifier qu’ils sont les méchants, et non les héros. « Sommes-nous les méchants ? » demande l’un d’eux, avec la lente prise de conscience d’une vérité visible pour tous sauf pour eux.
Le sketch est devenu un mème. On l’a appliqué au scandale du logiciel Horizon à la Poste britannique, aux dissimulations d’entreprises, à la campagne politique de Graham Platner. Mais il n’a jamais semblé aussi pertinent que lorsqu’on l’applique à l’« Opération Southern Spear » de l’administration Trump, une campagne d’exécutions ciblées en haute mer que les États-Unis appellent lutte antidrogue et que les juristes internationaux appellent meurtre.
Depuis fin 2025, l’armée américaine a mené 66 frappes dans les Caraïbes et l’océan Pacifique contre des présumés trafiquants de drogue, tuant au moins 221 personnes. Des drones MQ-9 Reaper et des missiles Hellfire, les outils de la guerre moderne, sont utilisés pour couler de petites embarcations transportant des personnes soupçonnées d’appartenir aux cartels sud-américains. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a annoncé avec précision l’approche : « En matière de meurtre de narco-terroristes, nous n’en sommes qu’au début. »
Charlie Trumbull, ancien conseiller juridique au Bureau du conseiller juridique du Département d’État américain et désormais professeur de droit à l’Université de Caroline du Sud, a examiné ces frappes à la lumière du Statut de Rome. Sa conclusion est directe : il s’agit de crimes contre l’humanité.
L’argument juridique est clair. Selon le Statut de Rome, les crimes contre l’humanité exigent des actes tels que le meurtre, la torture et les disparitions forcées, commis dans le cadre d’une « attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile » menée « en application d’une politique d’un État ou d’une organisation. » Les frappes navales satisfont à chaque élément. Le recours à la force létale n’est légal en temps de guerre que contre des combattants ou en cas de légitime défense face à une menace imminente. Les suspects de trafic de drogue ne sont pas des cibles militaires légitimes. « Exécuter sommairement un dealer à Times Square à New York serait manifestement un meurtre, écrit Trumbull. Le faire en haute mer n’est juridiquement pas différent. »
Ces frappes ne constituent pas une politique isolée. Elles sont la conséquence d’une théorie : celle selon laquelle les États-Unis seraient engagés dans un conflit armé non international contre les cartels de la drogue, faisant des occupants de ces embarcations des combattants illégaux pouvant être abattus à vue. Le problème de cette théorie, au-delà de sa commodité, est qu’elle n’a aucun fondement juridique. Les lois de la guerre exigent une violence « intense » entre un État et un groupe armé organisé. Les cartels ne sont pas engagés dans un combat contre les États-Unis, et ils ne sont pas organisés militairement pour mener des opérations militaires. Un conflit armé ne peut pas être créé par proclamation unilatérale.
Le précédent dangereux est évident. Si le président peut déclarer un conflit armé contre les cartels de la drogue et autoriser des exécutions ciblées en mer, qu’est-ce qui l’empêche de déclarer un conflit armé contre tout groupe qui lui déplaît ? Des « extrémistes violents de gauche » ? Des groupes « radicalement pro-transgenres » ? « Cela signifierait que le président pourrait priver des individus de leurs droits humains fondamentaux par décret unilatéral », prévient Trumbull.
C’est précisément là que la question des « méchants » devient incontournable. Les États-Unis ont poursuivi des dirigeants étrangers pour exactement ce type de politique. Ils ont soutenu l’enquête de la CPI qui a conduit à des accusations contre Rodrigo Duterte, dont la « guerre contre la drogue » a tué des milliers de suspects usagers et revendeurs. Le 23 avril 2026, la CPI a confirmé des accusations de crimes contre l’humanité contre Duterte. Son procès commence le 30 novembre.
L’appel téléphonique de Trump à Duterte en 2017, dans lequel il félicitait le président philippin pour « un travail incroyable sur le problème de la drogue », prend aujourd’hui un autre sens. La politique que Trump admirait, les exécutions extrajudiciaires de suspects de trafic de drogue, a été déclarée crime contre l’humanité par la plus haute cour pénale du monde. Les États-Unis mènent désormais une version de la même politique, avec une meilleure technologie et moins de témoins.
Il existe des voies de recours. La CPI pourrait affirmer sa compétence sur les crimes commis sur le territoire des États ayant ratifié le Statut de Rome, ce qui inclut tous les pays d’Amérique du Sud. Des pays européens ont montré leur volonté de poursuivre de tels crimes en vertu de la compétence universelle.
L’histoire suggère deux choses : les rouages de la justice internationale tournent lentement, mais ils tournent. Et ceux qui demandent « sommes-nous les méchants ? » connaissent généralement déjà la réponse.
Traduit par Lydie

