L’île sans signal : Taïwan s’entraîne pour le jour où internet mourra

Lundi après-midi, pendant trente minutes, une grande partie de Taïwan a brièvement perdu son internet mobile. Le ralentissement était volontaire, annoncé à l’avance, et s’inscrivait dans les manœuvres militaires annuelles de l’île. Pour la première fois, Han Kuang a inclus un exercice qui a bridé le débit des données mobiles dans le centre de Taïwan, autour de la ville de Taichung, afin de simuler la dégradation du réseau de communications sous une attaque chinoise ou une catastrophe naturelle. Les appels téléphoniques et les services de base ont continué de fonctionner. Pas l’internet mobile.

L’exercice portait un message dans deux directions. À Pékin, il signifiait que Taïwan répète le scénario qu’elle redoute le plus, une invasion ou un blocus dont la première victime serait le réseau qui unit l’île. Aux Taïwanais eux-mêmes, il adressait un message plus direct : le gouvernement s’attend à ce que les communications tombent un jour, et il veut que la population sache ce que cela fait avant que cela n’arrive pour de vrai. Les habitants ont été prévenus par SMS, en chinois et en anglais, du ralentissement à venir. L’exercice lui-même testait si les consignes avaient été comprises.

C’est la partie de la crise du détroit de Taïwan qui fait rarement les gros titres : non pas les chars ou les missiles, mais l’infrastructure ordinaire d’une île bâtie autour de la connectivité. Taïwan fonctionne grâce aux paiements mobiles, aux applications de messagerie, aux services de covoiturage et à l’information en temps réel. Une grande partie de la population effectue ses opérations bancaires sur son téléphone. L’exercice a délibérément laissé intacts les distributeurs de billets, les feux de circulation, les lignes fixes et le haut débit filaire, la version honnête d’une panne de communications : tout ne meurt pas d’un coup, et la question est de savoir si les gens peuvent s’adapter lorsque les canaux les plus pratiques s’éteignent.

Le moment n’avait rien d’un hasard. L’exercice s’est déroulé au milieu des manœuvres Han Kuang, les plus grandes manœuvres annuelles de l’île, qui durent dix jours. Cette année, elles ont répété le scénario d’une tentative chinoise de prendre l’île par la force. Le même jour, les forces armées taïwanaises ont mené un exercice pour repousser un débarquement aéroporté chinois sur les îles Penghu, l’avant-poste du détroit de Taïwan que les stratèges considèrent comme une première cible probable pour Pékin. Des chars ont tiré sur la plage dans l’obscurité qui précède l’aube, des réservistes ont rejoint l’exercice dans le cadre d’un nouvel effort visant à intégrer les unités de réserve à la planification opérationnelle, et l’armée a décrit la défense comme multi-couches.

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Les deux exercices vont de pair. L’exercice militaire répond à la question de savoir comment Taïwan combattrait ; l’exercice internet répond à la question de savoir comment Taïwan vivrait. Les deux comptent, et le second a été négligé pendant des années. Le débat sur la défense à Taïwan s’est concentré sur les armes, les budgets et la taille de l’armée, autant d’éléments nécessaires, mais aucun ne prépare la population civile au choc d’une coupure des communications en cas de crise. Le gouvernement a désormais commencé à préparer ce choc, traitant le public comme un participant à la défense plutôt que comme un simple spectateur.

Le nord de Taïwan, y compris Taipei, mènera le même exercice jeudi. La répétition est tout l’intérêt : un exercice enseigne la procédure, le suivant vérifie si elle a été retenue. Taïwan signale ainsi qu’elle entend rester une société fonctionnelle sous le coup d’une attaque, et non paralysée, et qu’elle juge la menace suffisamment réelle pour s’y préparer. Pékin lira cet exercice comme une provocation, le nom que Pékin donne à toute préparation taïwanaise à sa propre défense. La réponse de l’île est que se préparer au pire n’est pas une provocation mais de la prudence, et qu’une démocratie qui dit la vérité à son peuple sur la menace a plus de chances de la surmonter.

L’exercice internet est en soi une petite chose : trente minutes d’écrans de chargement plus lents dans un coin de l’île. Mais c’est la première fois que Taïwan dit à sa population, lors d’un exercice national, que les communications qu’elle tient pour acquises peuvent lui être retirées, et qu’elle doit savoir quoi faire le moment venu. Dans une confrontation qui pourrait se jouer autant sur la cohésion de la société de l’île que sur son armée, ce n’est pas du tout une petite chose.

Traduit par Lydie

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