
Les Russes retirent de l’argent des banques et le cachent sous leurs matelas à un rythme inégalé depuis la pandémie, un signe que quatre années de guerre, de hausses d’impôts et de coupures d’Internet mobile érodent la confiance dans le système financier du pays.
La masse monétaire en circulation a augmenté de 1,56 trillion de roubles (20 milliards de dollars) depuis le début de l’année 2023, selon les données de la Banque centrale, soit la plus forte augmentation pour cette période en dehors de la pandémie de Covid-19. Et l’argent ne revient pas. Le directeur financier de Sberbank, Taras Skvortsov, a déclaré que la banque observe des “signes très sérieux” d’un changement structurel.
“C’est un moment très inquiétant”, a déclaré Skvortsov. “Nous ne voyons pas l’argent revenir dans le système bancaire via la collecte de fonds, les distributeurs automatiques ou les terminaux en libre-service. Il reste entre les mains des gens.”
Les raisons de cette ruée vers le liquide en disent long sur l’état de l’économie de guerre russe.
Premièrement, les coupures d’Internet mobile. Chaque fois que des drones ukrainiens s’approchent, les autorités russes désactivent les réseaux mobiles pour compliquer le ciblage de l’armée ukrainienne. L’effet secondaire : les paiements par carte cessent de fonctionner. Une Moscovite a confié à la BBC qu’elle garde du liquide car “en cas d’urgence dans la ville, je sais que je pourrai encore acheter des produits de première nécessité, même si le réseau mobile est coupé.”
Deuxièmement, les impôts. Le Kremlin a augmenté la TVA de 20 à 22 % en janvier 2023 et a abaissé le seuil pour les petites et moyennes entreprises. Davantage d’entreprises demandent désormais à leurs clients de payer en liquide afin de sous-déclarer leur chiffre d’affaires et de rester sous le seuil. Un rédacteur à Moscou a indiqué que son fournisseur lui avait offert une réduction pour un paiement en espèces et “était franc sur la raison, la hausse des impôts.”
Une enquête d’Opora Russia, un lobby des petites entreprises, a révélé que 6 % des entrepreneurs ont eu recours à des “schémas gris” pour faire face à la nouvelle charge fiscale. Sur un marché à Pskov, un vendeur a déclaré que “la plupart de ceux qui commercent encore demandent aux clients de payer en liquide quand ils le peuvent, pour que moins d’argent passe par la caisse.”
Troisièmement, l’économie ralentit. Le ministère russe de l’Économie a réduit ses prévisions de croissance du PIB pour 2026 à 0,4 % en mai, le plus faible niveau depuis 2022. Rien qu’en mai, 550 milliards de roubles ont été retirés des comptes bancaires, dont 200 milliards de dépôts à terme. Même le taux de dépôt à un an de Sberbank, à 10 %, ne suffit pas à retenir l’argent dans le système.
La fuite vers le liquide a un effet pervers sur les finances du Kremlin. La hausse des impôts est censée financer la guerre, mais cette même guerre crée des conditions qui rendent la collecte des impôts plus difficile. Comme l’a déclaré Alexander Kolyandr du Center for European Policy Analysis : “Un bras du gouvernement essaie d’extraire le plus d’argent possible des citoyens par le biais d’impôts plus élevés, d’amendes et d’autres charges. Mais un autre, en tentant de contrer les soi-disant menaces terroristes, sape cette stratégie en rendant plus difficile la collecte des impôts.”
C’est le retour des comportements de l’ère soviétique : l’argent sous le matelas, la méfiance envers tout ce qui est officiel, chacun pour soi. Le Kremlin a besoin d’un maximum de recettes pour poursuivre la guerre. Ses propres politiques poussent l’argent hors de portée.
Traduit par Lydie

