
Deux semaines après que des scientifiques ont annoncé le retour historique du chevalier à bosse dans l’ouest du Grand Canyon, le Bureau of Reclamation a annulé les lâchers d’eau froide qui protègent le poisson d’un prédateur envahissant. Ce rapprochement dans le temps résume en miniature le dilemme qui étreint aujourd’hui tout le système du fleuve Colorado : un fleuve si épuisé que les outils conçus pour le sauver sont devenus trop coûteux à faire fonctionner.
Le 6 août, Wayne Pullan, directeur régional du bassin du Haut Colorado, a informé ses partenaires par courriel que le barrage de Glen Canyon ne procéderait pas en 2026 à son lâcher annuel d’eau froide puisée dans les profondeurs du lac Powell, invoquant d’importantes préoccupations liées à la production hydroélectrique dans des conditions déjà tendues. Cette annonce est intervenue douze jours après qu’une nouvelle étude fédérale a estimé que la population de chevaliers à bosse adultes de l’ouest du Grand Canyon avait été multipliée par environ 160 entre 2010 et 2024, pour atteindre une médiane d’environ 70 000 poissons.
Un retour en force, et la menace qui le guette
Le chevalier à bosse, un poisson argenté doté d’une bosse charnue derrière la tête, a été inscrit sur la liste des espèces en danger en 1967 et est devenu l’une des espèces indigènes les plus fragiles du Grand Canyon après que le barrage de Glen Canyon a retenu les sédiments du fleuve et refroidi ses eaux. Au début des années 2000, la plus grande population, située au confluent de la rivière Little Colorado, était tombée à quelques milliers de poissons. En 2021, l’espèce a été reclassée d’espèce en danger à espèce menacée.
La nouvelle étude, publiée dans le Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, montre que les chevaliers à bosse de l’ouest du Grand Canyon ont prospéré ces dernières années, favorisés par des eaux plus chaudes, la rareté des prédateurs et la barrière partielle que le rapide de Pearce Ferry oppose aux poissons non indigènes qui remontent le courant. Mais les auteurs de l’article n’ont laissé aucune ambiguïté quant à la réserve : les poissons envahissants restent la préoccupation centrale et, là où l’achigan à petite bouche s’établit, le chevalier à bosse devient une proie.
L’achigan à petite bouche a été introduit dans le lac Powell pour la pêche sportive en 1982 et a prospéré dans ce réservoir aux eaux chaudes. En 2022, les biologistes ont trouvé les premières preuves de sa reproduction en aval du barrage. Les achigans traversent les turbines du barrage depuis la couche superficielle chaude du lac, et environ la moitié survivent au passage, selon une récente étude citée par l’Associated Press. Dans le fleuve en aval du barrage, les deux espèces occupent la même niche thermique : le chevalier à bosse fraie à des températures de l’eau de 16,1 °C (61 °F) ou plus, et l’achigan commence à se reproduire entre environ 15,5 et 16 °C (60 à 61 °F).
Le mélange d’eau froide avait été conçu pour briser ce chevauchement. L’eau froide puisée dans les profondeurs du réservoir, via des conduites de dérivation qui ne font jamais tourner de turbine, refroidit le fleuve en dessous du seuil de frai de l’achigan. Le critère de déclenchement permanent de la Reclamation est une température moyenne de l’eau supérieure à 15,5 °C (60 °F) pendant trois jours consécutifs au mile 30 du fleuve. Cet été, le fleuve a approché les 20,5 °C (69 °F), et le seuil a été dépassé régulièrement pendant plus d’un mois. Aucun lâcher n’a eu lieu.
L’outil avait fonctionné. Après les lâchers d’eau froide de 2024 et 2025, aucun jeune achigan n’a été trouvé en aval du barrage et, combinés au retrait mécanique mené par le National Park Service, les effectifs d’achigans ont diminué là où ils s’étaient implantés. Le biologiste des poissons Kevin Bestgen, de l’université d’État du Colorado, a qualifié ces lâchers de très efficaces.
Le coût de l’eau froide
Le prix de ce succès se mesure en mégawatts. L’eau envoyée dans les conduites de dérivation ne produit aucune électricité, et la Western Area Power Administration a dû acheter de l’électricité de remplacement sur le marché libre pendant les programmes de 2024 et 2025. La Colorado River Energy Distributors Association, qui représente environ 155 clients de l’hydroélectricité, a fait valoir dans une lettre de mai adressée au secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum que les lâchers pourraient coûter plus de 20 à 30 millions de dollars par an et ne constituent pas une solution durable. Son directeur exécutif, Andy Colosimo, a déclaré que l’annulation était la bonne décision compte tenu des conditions.
Les scientifiques de la conservation contestent ce calcul. Heather Whitlaw, superviseure de terrain pour le U.S. Fish and Wildlife Service, a déclaré que renoncer aux lâchers revient à abandonner l’avenir du rétablissement du chevalier à bosse. Matt Rice, directeur régional Sud-Ouest d’American Rivers, a jugé la décision décevante mais pas inattendue, et a dit espérer qu’elle ne signerait pas l’arrêt de mort du chevalier à bosse. L’eau chaude menace aussi la pêcherie de truites arc-en-ciel de ce tronçon, qui a perdu près de la moitié de ses poissons lors d’un épisode de chaleur en 2022.
L’expérience des débits élevés de printemps, un outil de gestion distinct qui libère d’importantes impulsions d’eau pour reconstituer les bancs de sable, a elle aussi été annulée cette année. L’explication officielle de la Reclamation invoque un consensus insuffisant au sein de l’équipe de planification interagences ; cette équipe devrait reconsidérer une crue pour l’automne 2026. Le biologiste David Lytle, de l’université d’État de l’Oregon, a averti que l’absence de crues pendant plusieurs années entraîne un lent déclin de la qualité de l’écosystème.
Un système à ses limites
En toile de fond, un fleuve en chute libre. Le lac Mead, plus grand réservoir du système, est tombé le 7 août à un niveau record de 317,1 mètres (1 040,4 pieds), le plus bas depuis son remplissage en 1937, et ne contient désormais qu’environ 27 % de sa capacité. Le barrage Hoover cesse de produire de l’électricité à 289,6 mètres (950 pieds) et atteint le niveau de vidange totale à 272,8 mètres (895 pieds). Le lac Powell, retenu par le barrage de Glen Canyon, se situe à près de 24 % de sa capacité utile, la production hydroélectrique étant menacée en dessous de 1 064 mètres (3 490 pieds).
Le fleuve Colorado alimente plus de 40 millions de personnes dans sept États, les nations tribales et le Mexique. Le pacte de 1922 qui répartit ses eaux expire à la fin de 2026, les États n’étant pas parvenus à s’entendre sur un remplacement, et la Reclamation a annoncé qu’elle imposerait sa propre stratégie de gestion à partir d’octobre, avec le pouvoir de réduire considérablement les lâchers. Les mesures d’urgence annoncées en avril, dont la réduction du débit de Powell de 7,48 à 6,0 millions d’acre-pieds, pourraient faire passer le bassin supérieur sous ses obligations de livraison prévues par le pacte, faisant planer la perspective du premier contentieux interétatique portant sur le fleuve.
Et maintenant ?
Avec le mélange d’eau froide mis de côté, la Reclamation indique qu’elle s’appuiera sur un élargissement du retrait rapide des poissons, des modifications des zones d’eau calme et le développement de solutions structurelles durables, une catégorie qui pourrait à terme inclure des tours de prise sélective capables de puiser l’eau froide en profondeur sans sacrifier la production d’électricité. La question de savoir si l’achigan s’est reproduit en aval du barrage cet été n’a pas encore fait l’objet d’un rapport public ; la surveillance automnale apportera une première réponse.
Il existe aussi un risque plus discret. Les coupes budgétaires au Grand Canyon Monitoring and Research Center de l’USGS pourraient affaiblir la surveillance même qui suit l’état du fleuve. L’écologiste Larry Stevens, du Springs Stewardship Institute, a averti qu’un relâchement de l’attention signifie la dégradation de l’écosystème.
Pour l’instant, le retour du chevalier à bosse et sa vulnérabilité partagent le même fleuve. Le rebond était réel, et la menace l’est tout autant : rien ne garantit que la protection par l’eau froide, qui a contribué à rendre ce rebond possible, reviendra.
Traduit par Lydie
Sources
1. Erik Stokstad, Halted dam releases threaten Colorado River ecosystems, Science (AAAS), 11 août 2026. DOI : 10.1126/science.z8qk1yy. https://www.science.org/content/article/halted-dam-releases-threaten-colorado-river-ecosystems
2. Associated Press via KJZZ, Officials won’t release cool water from Colorado River reservoir to help humpback chub, 7 août 2026. https://www.kjzz.org/politics/2026-08-07/officials-wont-release-cool-water-from-colorado-river-reservoir-to-help-humpback-chub
3. Arizona Republic, Lake Mead hits new record low water level, 7 août 2026. https://www.azcentral.com/story/news/local/arizona-environment/2026/08/07/lake-mead-new-record-low-water-level/91218668007/
4. USGS Southwest Biological Science Center, Humpback chub rebound : USGS science uncovers, 24 juillet 2026. https://www.usgs.gov/centers/southwest-biological-science-center/news/humpback-chub-rebound-usgs-science-uncovers
5. Bureau of Reclamation, page du programme LTEMP et opérations du barrage de Glen Canyon. https://www.usbr.gov/uc/progact/amp/ltemp.html ; https://www.usbr.gov/uc/water/crsp/cs/gcd.html
6. Circle of Blue, U.S. government orders emergency actions to protect Glen Canyon Dam, avril 2026. https://www.circleofblue.org/2026/supply/u-s-government-orders-emergency-actions-to-protect-glen-canyon-dam

