
En 218 avant notre ère, Hannibal Barca a conduit environ 46 000 soldats, 37 éléphants de guerre et des milliers de chevaux à travers les Alpes en 15 jours. À leur arrivée dans la plaine italienne, près de la moitié des hommes étaient morts. Ce qui restait de l’armée poursuivit sa route pour vaincre Rome à la bataille de la Trébie, mais la traversée elle-même fut le plus grand défi de la campagne.
Une nouvelle étude publiée dans PNAS (DOI: 10.1073/pnas.2612764123) par les écologues Emilio Berti et Fritz Vollrath quantifie exactement à quel point cette traversée fut éprouvante. À l’aide d’une modélisation du paysage énergétique, ils ont calculé les coûts énergétiques directs de l’ascension et de la descente de quatre itinéraires alpins proposés, en modélisant les besoins métaboliques des hommes, des chevaux et des éléphants en fonction de la masse corporelle, de la pente du terrain et du taux métabolique.
Leur conclusion : le col de la Traversette, l’itinéraire privilégié par les études récentes, était l’option la plus économe en énergie, mais il imposait néanmoins un lourd tribut physiologique.
La moins pire des options
L’équipe a comparé quatre itinéraires candidats : le col de la Traversette, le col de Montgenèvre, le col du Clapier et le col du Mont-Cenis. L’itinéraire de la Traversette nécessitait un total de 5,42 térajoules pour l’ensemble de l’armée, soit environ 86 mégajoules par homme, 176 mégajoules par cheval et 1,53 gigajoule par éléphant. Les autres itinéraires exigeaient 11 à 19 % d’énergie supplémentaire.
Traduit en masse grasse, cela signifie que les soldats auraient perdu environ 19 % de leur poids corporel en réserves adipeuses durant la traversée de 15 jours, soit près d’un cinquième de leurs réserves énergétiques. Les chevaux, dont les besoins métaboliques sont plus élevés par rapport à leur taille, auraient perdu environ 11 %. Les éléphants, remarquablement, n’ont perdu qu’environ 4 %.
L’efficacité des éléphants a surpris jusqu’aux chercheurs. « Un éléphant se déplace un peu comme un véhicule à quatre roues motrices », notent les auteurs. Leurs membres épais et leur posture plantigrade en font des grimpeurs étonnamment capables, et leur grande taille corporelle signifie que leurs coûts énergétiques spécifiques à la masse sont inférieurs à ceux des animaux plus petits.
Ce que cela implique sur le plan logistique
Les 5,42 térajoules pour l’itinéraire de la Traversette correspondent à 232,72 tonnes de réserves de glucides nécessaires pour les seuls hommes. Les itinéraires alternatifs auraient nécessité 26 à 44 tonnes supplémentaires, des provisions que l’armée ne possédait tout simplement pas.
Les éléphants auraient eu besoin de 5 à 6 heures d’alimentation supplémentaire par jour rien que pour maintenir leur poids corporel, une impossibilité logistique lors d’une traversée alpine. Ils ont dû compter sur leurs réserves de graisse. Les récits historiques notent que la plupart des éléphants sont morts au cours de l’hiver suivant ; environ 30 ont atteint l’Italie, et un seul a survécu à la tempête de verglas après la bataille de la Trébie.
Un débat sur l’itinéraire tranché par la bioénergétique
La question du col emprunté par Hannibal est débattue depuis des siècles. Le col du Clapier a longtemps été considéré comme le candidat le plus probable d’après les textes anciens. Le col de la Traversette a gagné du terrain plus récemment grâce à l’analyse philologique, à la correspondance du terrain et à une étude de 2016 qui a identifié des matières fécales équines sur le site datant d’environ 218 avant notre ère, bien que des critiques aient avancé que le trafic de mules médiévales pouvait expliquer cette découverte.
L’étude de Berti et Vollrath ajoute une catégorie de preuves entièrement nouvelle : la bioénergétique. La conclusion selon laquelle la Traversette était 11 à 19 % moins coûteuse en énergie que les alternatives apporte un soutien quantitatif indépendant à cet itinéraire et illustre à quel point l’armée d’Hannibal s’est approchée du seuil de l’effondrement physiologique.
Traduit par Lydie
Source: Berti, E. & Vollrath, F. « Energy costs of Hannibal’s alpine crossing. » Proceedings of the National Academy of Sciences 123(28) (2026). DOI: 10.1073/pnas.2612764123

