
Pourquoi l’Asie centrale se tourne vers Poutine pour le nucléaire
L’Asie centrale manque d’électricité. Le réseau électrique hérité de l’ère soviétique, conçu pour un autre siècle, est poussé à ses limites par une population en plein essor. Coupures de courant et rationnement sont devenus une réalité saisonnière, de la steppe kazakhe à la vallée de Ferghana. Aujourd’hui, les plus grandes économies de la région ont arrêté leur choix sur une solution : le nucléaire. Mais le fournisseur vers lequel elles se tournent est Moscou, et ce choix a un prix.
Le Kazakhstan a signé un accord de 16,5 milliards de dollars avec Rosatom, l’entreprise nucléaire d’État russe, en juin 2025 pour construire la première centrale nucléaire du pays. Deux réacteurs VVER-1200 seront installés près du village d’Ulken, sur les rives du lac Balkhach, un site choisi après des années de débat. Rosatom a commencé les études d’ingénierie cette année. La centrale doit produire 2,4 gigawatts d’ici 2035, de quoi alimenter une ville de plusieurs millions d’habitants.
L’Ouzbékistan va encore plus vite. Tachkent a signé un accord de 11 milliards de dollars avec Rosatom en 2018 pour une centrale de 2,4 gigawatts et a depuis formalisé une coopération à long terme. Deux petits réacteurs RITM-200N doivent être achevés d’ici 2030, suivis de deux grandes unités VVER-1000 d’ici le milieu des années 2030. Le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev a également signé des accords de contingence avec la China National Nuclear Corporation, diversifiant ainsi ses options.
La raison est simple. L’Asie centrale veut bâtir une économie fondée sur l’IA et les minéraux critiques, mais elle ne peut pas l’alimenter. Le Kazakhstan possède l’une des plus grandes réserves mondiales de lithium, de terres rares et d’uranium. L’Ouzbékistan dispose d’importants gisements minéraux. Les deux pays prévoient de transformer ces ressources sur place plutôt que d’exporter des matières premières. Cette transformation nécessite d’énormes quantités d’électricité que les réseaux actuels ne peuvent pas fournir.
Les centrales au charbon vieillissantes du Kazakhstan, héritées de l’ère soviétique, produisent 70 % de l’électricité du pays. Elles tombent en panne de plus en plus souvent chaque année. Les coupures hivernales dans le nord, les pénuries estivales dans le sud sont devenues monnaie courante. La population du pays a augmenté de plus d’un cinquième depuis l’indépendance, mais sa capacité de production électrique a à peine bougé.
Rosatom n’est pas le seul acteur en jeu. La CNNC chinoise dirigera la construction des deuxième et troisième installations nucléaires du Kazakhstan, selon des déclarations d’Astana. La Chine concurrence également agressivement sur les coûts. Pour l’Ouzbékistan, la CNNC est devenue une véritable alternative à Rosatom, et Tachkent utilise cette concurrence pour négocier de meilleures conditions avec les deux.
Mais la Russie dispose d’avantages structurels en Asie centrale que la Chine ne peut pas reproduire. Les réseaux électriques de la région sont toujours connectés à ceux de la Russie. Les normes d’ingénierie soviétiques font de la technologie de Rosatom un choix familier. Les ingénieurs russes parlent la langue. De nombreux cadres réglementaires sont hérités du même système soviétique. Comme le note un rapport de l’Institut norvégien des affaires internationales, « l’Asie centrale occupe une place particulière dans la diplomatie nucléaire russe en raison de l’héritage post-soviétique, ce qui rend les opérations de Rosatom dans la région plus faciles et plus fluides qu’ailleurs. »
La question est de savoir si cette commodité justifie le risque. Les sanctions occidentales contre la Russie liées à la guerre en Ukraine n’ont pas directement visé les exportations civiles de Rosatom, mais l’environnement juridique évolue. Le Royaume-Uni a annoncé de nouvelles sanctions contre les filiales de Rosatom en février 2026. Un fournisseur nucléaire russe sous sanctions introduit une incertitude dans des projets ayant des délais de construction de 10 ans et des durées d’exploitation de 60 ans.
Il y a aussi la question de la sécurité. Les centrales nucléaires d’Asie centrale seront situées dans une région où la Russie a démontré sa volonté d’utiliser les infrastructures énergétiques comme levier politique. Une centrale construite par Rosatom, entretenue par Rosatom et alimentée par Rosatom donne à Moscou une forme de levier qu’aucun contrat ne peut pleinement évaluer. Le Kazakhstan a tenté d’équilibrer cela en donnant à la CNNC un rôle dans ses deuxième et troisième centrales, mais la première centrale, celle qui établit le modèle, appartient à la Russie.
La crise énergétique en Asie centrale est réelle et immédiate. La région a besoin d’électricité, et elle en a besoin rapidement. Les centrales nucléaires mettent une décennie à construire, mais elles fonctionnent pendant 60 ans. Les gouvernements d’Astana et de Tachkent parient que la solution à court terme vaut l’enchevêtrement à long terme. L’histoire suggère qu’en Asie centrale, la dépendance à l’égard de Moscou a une façon de survivre à l’urgence initiale.
- George, 1ban.news
Traduit par Lydie

