Bombardé pour être resté à l’écart : le Kurdistan paie pour une guerre à laquelle il a refusé de participer

Depuis cinq mois, la région du Kurdistan irakien fait ce que son gouvernement avait promis : elle reste à l’écart de la guerre. Elle a refusé de prendre parti entre Washington et Téhéran et refusé que son territoire serve à frapper l’Iran. Elle a baissé la tête en espérant que le conflit passerait à côté d’elle. Au lieu de cela, le conflit l’a dévorée. La région a encaissé largement plus d’un millier de frappes de drones et de missiles depuis l’ouverture des combats fin février, son commerce s’est effondré, et les chiffres ne cessent d’empirer.

Le Premier ministre Masrour Barzani a résumé les dégâts en termes clairs dimanche, dans un entretien à Al Jazeera. Il a déclaré que la région avait été visée plus de 1 000 fois par des missiles et des drones, tirés directement depuis l’Iran ou depuis l’intérieur de l’Irak par certaines milices, que les attaques contre le Kurdistan étaient injustifiables et qu’il y avait eu des victimes et de lourds dégâts aux infrastructures.

Les chiffres économiques forment la partie silencieuse de la catastrophe. Le volume des échanges de la région a chuté de plus de 70 % par rapport à l’avant-guerre. Les pertes jusqu’en avril ont été estimées à 1 500 milliards de dinars irakiens (environ 1,14 milliard de dollars), un chiffre que le KRG affirme avoir remis au gouvernement irakien. La production pétrolière, que Bagdad et Erbil avaient convenu de maintenir à 200 000 barils par jour, est tombée à environ 30 000. Les recettes hors pétrole, l’argent qui paie les fonctionnaires de la région, sont en baisse d’environ 70 %. Même l’immobilier, la valeur refuge préférée de l’économie kurde, a perdu 15 à 20 % de son prix. Le KRG était déjà plongé dans une crise budgétaire chronique avant tout cela. La guerre n’a pas créé le trou ; elle l’a transformé en cratère.

Les auteurs des frappes sont connus, et impunis

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Tout le monde sait qui bombarde. Jabbar Yawar, ancien haut responsable des Peshmergas devenu analyste de sécurité, les a nommés pour Al Jazeera : le Hezbollah irakien, les bataillons Sayyid al-Shuhada et Imam Ali, et al-Nujaba, des milices soutenues par l’Iran qui tirent depuis les plaines de Ninive et depuis des positions proches de Kirkouk et de Salah al-Din. Le KRG affirme avoir remis ces noms à Bagdad, sous deux gouvernements, sans que rien ne soit fait. Les frappes ont touché des postes de l’armée et des centrales énergétiques, les camps des partis d’opposition kurdes iraniens et des quartiers résidentiels. Quelques heures après les premières frappes américano-israéliennes sur l’Iran, les installations américaines de la région étaient elles-mêmes sous le feu, car les milices traitent toute présence américaine en Irak comme une cible.

Le Kurdistan n’a aucun moyen de se défendre. Ni Erbil ni Bagdad ne disposent de défenses antiaériennes complètes, si bien que les drones et les missiles arrivent en toute impunité. Les États-Unis, qui protégeaient autrefois la région par principe, sont désormais la raison pour laquelle elle est bombardée : les bases sont là, et les milices tirent dessus.

Le mécanisme économique est tout aussi brutal. L’Irak exporte l’essentiel de son pétrole par le détroit d’Ormuz, et le détroit est fermé. Bagdad a invoqué la force majeure sur les gisements pétroliers développés par des compagnies étrangères. L’ancien ministre de l’Électricité Luay al-Khatteeb évalue les exportations totales entre 250 000 et 300 000 barils par jour, moins d’un dixième du flux d’avant-guerre, et prévient que les salaires du secteur public seront menacés si les combats s’éternisent. Comme environ 90 % du budget irakien provient du pétrole, tout le pays glisse vers l’insolvabilité, et la région du Kurdistan, qui dépend de transferts budgétaires qu’elle ne reçoit souvent pas, glisse la première.

Barzani ne demande pas la charité. Il a déclaré qu’Erbil est prête à aider Bagdad à porter le fardeau, puis a ajouté l’évidence : la production perdue ne peut pas être remplacée par les gisements de la région elle-même. Il a également noté que les compagnies pétrolières n’ont accepté de revenir qu’après que Bagdad leur a promis de les protéger, une promesse inscrite dans un accord conclu mi-juin entre les deux gouvernements, et une promesse qui n’a pas arrêté les roquettes.

Le fond de l’histoire, c’est l’échec d’une stratégie. Les Kurdes ont choisi la neutralité parce qu’ils avaient le plus à perdre, et ce sont eux qui ont perdu. Quand une guerre a un champ de tir à votre frontière et des milices à l’intérieur de votre pays qui répondent à l’autre camp, baisser la tête n’est pas une politique, c’est un espoir. La région qui était autrefois le coin le plus sûr et le plus prospère d’Irak est devenue la plus bombardée, et la guerre qui la détruit n’a jamais été la sienne. Les Kurdes ne paient pas pour quelque chose qu’ils ont fait. Ils paient pour l’endroit où ils vivent.

Traduit par Lydie

Sources : Al Jazeera, The New Region, Foreign Policy

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