
Dans le lac Memphrémagog, qui chevauche la frontière entre le Vermont et le Québec, un tiers des barbottes brunes sont porteuses de mélanomes malins. Les tumeurs sont noires, invasives et fréquemment métastatiques. Et il ne s’agit pas de cancers indépendants. Le séquençage du génome entier a désormais confirmé que chaque tumeur chez chaque poisson partage une origine clonale unique, ce qui en fait seulement le quatrième cancer transmissible naturel jamais documenté.
Cette découverte, publiée cette semaine dans Nature, étend l’éventail des hôtes connus des cancers transmissibles, des mammifères et des bivalves à une espèce de poisson d’eau douce. Plus important encore, elle soulève une question qui trouble les biologistes du cancer depuis des décennies : si les cancers peuvent évoluer pour devenir contagieux dans au moins quatre lignées, combien d’autres font de même sans être détectés ?
Ce qui rend un cancer contagieux
Les trois cancers transmissibles précédemment connus sont bien étudiés. La tumeur vénérienne transmissible canine (CTVT) se propage entre chiens lors de l’accouplement et circule depuis des milliers d’années. La tumeur faciale du diable de Tasmanie (DFTD) se transmet par morsure lors d’interactions sociales et a causé des déclins de population de plus de 90 % dans certaines régions. La néoplasie disséminée chez plusieurs espèces de bivalves (palourdes, moules, coques) se propage par l’eau de mer, les cellules cancéreuses dérivant entre les animaux comme des larves.
Ce qui les unit est la caractéristique déterminante d’un cancer transmissible : les cellules tumorales elles-mêmes sont l’agent infectieux. Contrairement aux cancers induits par un virus (comme le cancer du col de l’utérus lié au HPV ou la maladie de Marek chez les poulets), un cancer transmissible se propage lorsque des cellules cancéreuses vivantes sont physiquement transférées d’un hôte à un autre et établissent une nouvelle tumeur. Les cellules doivent échapper au système immunitaire du nouvel hôte, qui normalement reconnaît et détruit les tissus étrangers.
Prouver qu’un cancer est transmissible nécessite des preuves génomiques qui ne peuvent être expliquées par une exposition environnementale partagée ou une prédisposition génétique. Les tumeurs doivent être plus étroitement liées entre elles qu’aux animaux qu’elles habitent.
Le cas du poisson-chat
Entre 2014 et 2017, des chercheurs ont échantillonné des barbottes brunes (Ameiurus nebulosus) du lac Memphrémagog et ont constaté que 23 à 37 pour cent d’entre elles présentaient des mélanomes malins. Les lésions allaient de zones pigmentées plates à des tumeurs noires surélevées envahissant les muscles et métastasant vers les organes internes. Les mêmes tumeurs sont apparues chez des poissons échantillonnés en 2019 et 2023, suggérant que la condition était stable dans le temps.
L’analyse génomique, menée par Emily Curd et Samuel Hart à l’Université de Washington et à l’Université du Vermont, a comparé l’ADN tumoral à l’ADN de tissus sains de 84 poissons-chats. Les résultats étaient sans ambiguïté. Les tumeurs partageaient 245 189 variants génétiques nucléaires absents des tissus sains des poissons hôtes, un schéma qui ne peut survenir par hasard ou par mutation indépendante. En comparaison, dans un ensemble de 463 mélanomes humains provenant du Cancer Genome Atlas, 94 % des mutations étaient uniques à un seul cancer et seulement 0,008 % étaient partagées par dix cancers ou plus. Chez le poisson-chat, 59 % des variants tumoraux étaient partagés par 14 poissons ou plus sur les 16 échantillonnés.
Les génomes mitochondriaux racontaient la même histoire : toutes les tumeurs formaient un seul clade monophylétique, distinct des mitochondries de leurs hôtes et des populations de poissons de référence du Vermont, du New Hampshire et du Maine. Les chercheurs n’ont trouvé aucune preuve d’un virus ou d’un agent pathogène microbien qui pourrait causer les tumeurs.
Comment un poisson attrape-t-il un cancer contagieux ?
Le mécanisme de transmission n’est pas encore établi. Les barbottes brunes sont des poissons de fond sans écailles qui se regroupent pendant la fraie, lorsque le contact physique pourrait transférer des cellules tumorales. Les hormones de la fraie suppriment également le système immunitaire, permettant potentiellement aux cellules étrangères de s’établir. Alternativement, les cellules cancéreuses libérées dans les sédiments pourraient être absorbées par d’autres poissons par leur peau ou leurs branchies, un mécanisme similaire à la transmission par l’eau de mer observée chez les bivalves.
La lignée cancéreuse est probablement antérieure à 2015 et pourrait être originaire de l’extérieur du lac Memphrémagog. Les preuves phylogénétiques relient les cellules tumorales aux poissons de référence du New Hampshire et du Maine, et non à la population locale du Vermont. Les archives historiques décrivent une épidémie de « tumeur noire » chez les barbottes brunes du Massachusetts au début des années 1900, qui pourrait représenter la même lignée.
Un angle mort en biologie du cancer
Cette découverte force une réévaluation de la fréquence possible des cancers transmissibles. Les quatre cas connus ont été découverts parce qu’ils produisaient des tumeurs visibles à une incidence élevée chez des espèces accessibles (chiens domestiques, un marsupial en voie de disparition, des crustacés d’importance commerciale et un poisson d’eau douce bien étudié). Si un cancer transmissible produit des tumeurs bénignes, internes ou cryptiques, ou s’il survient chez une espèce qui n’est pas sous surveillance régulière, il ne serait pas détecté.
Les auteurs notent que plusieurs espèces de poissons présentant des lésions mélanistiques de cause inconnue, notamment la truite corail et l’achigan à petite bouche, méritent des tests de clonalité. La suspicion est que le nombre de cancers transmissibles naturels n’est pas de quatre, mais un nombre plus élevé qui n’a tout simplement pas été recherché.
Pour la population de poissons-chats du lac Memphrémagog, l’impact à long terme est inconnu. La tumeur du diable de Tasmanie a provoqué un effondrement de 90 % de la population ; la tumeur canine régresse généralement après une période de croissance ; les tumeurs des bivalves n’ont pas conduit à des extinctions. La différence dépend de la létalité du cancer et de l’efficacité de sa transmission. Ces paramètres n’ont pas encore été mesurés pour le mélanome de la barbotte.
Ce que cette découverte rend clair, c’est que le cancer, normalement considéré comme une maladie de l’individu, peut évoluer en une maladie de la population. Et la frontière entre les deux est plus mince que nous ne le pensions.
Traduit par Lydie
Référence : Curd, E.E., Hart, S.F.M. et al. Nature (2026). DOI : 10.1038/s41586-026-10828-6

